EXHORTATION
APOSTOLIQUE
DILEXI TE
DU SAINT-PÈRE LÉON XIV
SUR L’AMOUR ENVERS LES PAUVRES
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1. « Je t’ai aimé » (Ap 3, 9), a
dit le Seigneur à une communauté chrétienne qui n’avait ni importance ni
ressources, contrairement à d’autres, et qui était exposée à la violence et au
mépris : « Disposant pourtant de peu de puissance […] je les forcerai
à venir se prosterner devant tes pieds » (Ap 3, 8-9). Ce texte
rappelle les paroles du Cantique de Marie : « Il a renversé les
puissants de leurs trônes et élevé les humbles. Il a comblé de biens les
affamés, renvoyé les riches les mains vides » (Lc 1, 52-53).
2. La déclaration d’amour de l’Apocalypse renvoie au
mystère inépuisable que le Pape François a
approfondi dans l’encyclique Dilexit nos sur
l’amour divin et humain du Cœur du Christ. Nous y admirons la manière dont
Jésus s’est identifié “avec les plus petits de la société” et comment, par son
amour donné jusqu’à la fin, il a révélé la dignité de tous les êtres humains,
surtout lorsqu’« ils sont plus faibles, plus misérables et plus
souffrants ».[ [1]] Contempler l’amour du Christ « nous aide à être
plus attentifs aux souffrances et aux besoins des autres, nous rend assez forts
pour participer à son œuvre de libération en tant qu’instruments de diffusion
de son amour ». [2]
3. C’est pourquoi dans les derniers mois de sa vie le
Pape François prépara, en continuité avec l’encyclique Dilexit nos, une
Exhortation apostolique sur l’attention de l’Église envers les pauvres et avec
les pauvres, intitulée Dilexi te, imaginant que le Christ s’adresse
à chacun d’eux en leur disant : tu as peu de force, peu de pouvoir, mais
« moi, je t’ai aimé » ( Ap 3, 9). Ayant reçu en
héritage ce projet, je suis heureux de le faire mien – ajoutant quelques
réflexions – et de le proposer au début de mon Pontificat, partageant ainsi le
désir de mon bien-aimé Prédécesseur que tous les chrétiens puissent percevoir
le lien fort qui existe entre l’amour du Christ et son appel à nous faire
proches des pauvres. En effet, je pense moi aussi qu’il est nécessaire
d’insister sur ce chemin de sanctification, parce que dans « cet appel à
le reconnaître dans les pauvres et les souffrants, se révèle le cœur même du
Christ, ses sentiments et ses choix les plus profonds, auxquels tout saint
essaie de se conformer ». [3]
PREMIER CHAPITRE
QUELQUES PAROLES INDISPENSABLES
4. Les disciples de Jésus critiquèrent la femme qui avait
versé sur sa tête une huile parfumée très précieuse : « À quoi bon ce
gaspillage ? – disaient-ils – Cela pouvait être vendu bien cher et donné à
des pauvres ! ». Mais le Seigneur leur dit : « Les pauvres,
vous les aurez toujours avec vous » (Mt 26, 8-9.11). Cette femme
avait compris que Jésus était le Messie humble et souffrant sur lequel déverser
son amour : quelle consolation ce baume sur sa tête qui, quelques jours
plus tard, serait tourmentée par les épines ! C’était un petit geste,
certes, mais ceux qui souffrent savent combien même un petit geste d’affection
peut être grand, et quel soulagement il peut apporter. Jésus le comprend et en
atteste la pérennité : « Partout où sera proclamé cet Évangile, dans
le monde entier, on redira à sa mémoire ce qu’elle vient de faire » (Mt 26,
13). La simplicité de ce geste révèle quelque chose de grand. Aucun geste
d’affection, même le plus petit, ne sera oublié, surtout s’il est adressé à
ceux qui sont dans la souffrance, dans la solitude, dans le besoin, comme
l’était le Seigneur à cette heure.
5. C’est précisément dans cette perspective que
l’affection envers le Seigneur s’unit à celle envers les pauvres. Ce Jésus qui
dit : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » exprime
la même chose lorsqu’il promet aux disciples : « Je suis avec vous
pour toujours » (Mt 28, 20). Et en même temps, ces paroles du
Seigneur nous reviennent à l’esprit : « Dans la mesure où vous l’avez
fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez
fait » (Mt 25, 40). Nous ne sommes pas dans le domaine de la
bienfaisance, mais dans celui de la Révélation : le contact avec ceux qui
n’ont ni pouvoir ni grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le
Seigneur de l’histoire. À travers les pauvres, Il a encore quelque chose à nous
dire.
Saint François
6. Le Pape François, à propos du
choix de son nom, a raconté qu’après son élection un Cardinal ami l’avait
embrassé et lui avait dit : « N’oublie pas les
pauvres ! ». [4] Il s’agit de la même recommandation faite à saint
Paul par les autorités de l’Église lorsqu’il se rendit à Jérusalem pour rendre
compte de sa mission (cf. Ga 2, 1-10). Des années plus tard,
l’Apôtre pourra affirmer : c’est « ce que précisément j’ai eu à cœur
de faire » ( Ga 2, 10). Cela a été aussi le choix de
saint François d’Assise : dans le lépreux, c’est le Christ Lui-même qui
l’a embrassé, en changeant sa vie. La figure lumineuse du Poverello ne
cessera jamais de nous inspirer.
7. C’est lui qui, il y a huit siècles, provoqua une
renaissance évangélique chez les chrétiens et dans la société de son temps.
D’abord riche et arrogant, le jeune François renaît après avoir été confronté à
la réalité de ceux qui sont exclus de la société. L’élan qu’il a donné ne cesse
d’animer les cœurs des croyants et de nombreux non-croyants, et « il a
changé l’histoire ». [5] Le Concile Vatican II lui-même,
selon les paroles de saint Paul VI, est sur cette
voie : « L’antique histoire du bon Samaritain a été le paradigme de
la spiritualité du Concile ». [6] Je suis convaincu que le choix prioritaire en
faveur des pauvres engendre un renouveau extraordinaire, tant dans l’Église que
dans la société, lorsque nous sommes capables de nous libérer de
l’autoréférentialité et que nous parvenons à écouter leur cri.
Le cri des pauvres
8. À ce sujet, il y a un texte de l’Écriture Sainte d’où
il faut toujours repartir. Il s’agit de la révélation de Dieu à Moïse dans le
buisson ardent : « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte.
J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je
suis descendu pour le délivrer […]. Maintenant va, je t’envoie » ( Ex 3,
7-8.10). [7] Dieu se montre attentif aux besoins des
pauvres : « Ils crièrent vers le Seigneur et le Seigneur leur suscita
un sauveur » ( Jg 3, 15). C’est pourquoi, en écoutant le
cri du pauvre, nous sommes appelés à nous identifier au cœur de Dieu qui est
attentif aux besoins de ses enfants, en particulier les plus démunis. Le pauvre
crierait vers le Seigneur contre nous si nous restions indifférents à ce cri,
et un péché serait sur nous (cf. Dt 15, 9), et nous nous
éloignerions du cœur même de Dieu.
9. La condition des pauvres est un cri qui, dans
l’histoire de l’humanité, interpelle constamment notre vie, nos sociétés, nos
systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Église. Sur le
visage meurtri des pauvres, nous voyons imprimée la souffrance des innocents
et, par conséquent, la souffrance même du Christ. En même temps, il serait
peut-être plus correct de parler des nombreux visages des pauvres et de la
pauvreté, car il s’agit d’un phénomène diversifié. Il existe en effet de
nombreuses formes de pauvreté : celle de ceux qui n’ont pas les moyens de
subvenir à leurs besoins matériels, la pauvreté de ceux qui sont socialement
marginalisés et n’ont pas les moyens d’exprimer leur dignité et leurs
potentialités, la pauvreté morale et spirituelle, la pauvreté culturelle, celle
de ceux qui se trouvent dans une situation de faiblesse ou de fragilité
personnelle ou sociale, la pauvreté de ceux qui n’ont pas de droits, pas de
place, pas de liberté.
10. En ce sens, on peut dire que l’engagement en faveur
des pauvres et pour l’élimination des causes sociales et structurelles de la
pauvreté, bien qu’il ait pris de l’importance au cours des dernières décennies,
reste toujours insuffisant. Cela est aussi dû au fait que les sociétés dans
lesquelles nous vivons privilégient souvent des critères d’orientation de
l’existence et de la politique marqués par de nombreuses inégalités. Par
conséquent, aux vieilles pauvretés dont nous avons pris conscience et que nous
essayons de combattre, s’ajoutent de nouvelles, parfois plus subtiles et plus
dangereuses. De ce point de vue, il faut se féliciter que les Nations Unies
aient fait de la lutte contre la pauvreté l’un des objectifs du Millénaire.
11. L’engagement concret en faveur des pauvres doit
également s’accompagner d’un changement de mentalité susceptible de se
répercuter au niveau culturel. En effet, l’illusion d’un bonheur qui
découlerait d’une vie aisée pousse nombre de personnes à avoir une vision de
l’existence axée sur l’accumulation de richesses et la réussite sociale à tout
prix, y compris au détriment des autres et en profitant d’idéaux sociaux et de
systèmes politico-économiques injustes qui favorisent les plus forts. Ainsi,
dans un monde où les pauvres sont de plus en plus nombreux, nous assistons
paradoxalement à la croissance de certaines élites riches qui vivent dans une
bulle de conditions très confortables et luxueuses, presque dans un autre monde
par rapport aux gens ordinaires. Cela signifie que persiste encore - parfois
bien masquée - une culture qui rejette les autres sans même s’en rendre compte
et qui tolère avec indifférence que des millions de personnes meurent de faim
ou survivent dans des conditions indignes de l’être humain. Il y a quelques
années, la photo d’un enfant gisant sans vie sur une plage de la Méditerranée
avait fait grand bruit. Malheureusement, à part une émotion momentanée, de tels
événements deviennent de plus en plus insignifiants, relégués au rang d’informations
marginales.
12. Nous ne devons pas baisser la garde face à la
pauvreté. Nous sommes particulièrement préoccupés par les conditions difficiles
dans lesquelles vivent nombre de personnes en raison d’un manque de nourriture
et d’eau. Chaque jour, plusieurs milliers de personnes meurent de causes liées
à la malnutrition. Dans les pays riches également, les chiffres relatifs à la
pauvreté ne sont pas moins préoccupants. En Europe, de plus en plus de familles
ont du mal à joindre les deux bouts. On constate de manière générale une
augmentation des différentes manifestations de la pauvreté. Celle-ci ne se
présente plus comme une condition unique et homogène, mais se décline sous de
multiples formes d’appauvrissement économique et social, reflétant un phénomène
d’inégalités croissantes, même dans des contextes généralement prospères.
Rappelons que « doublement pauvres sont les femmes qui souffrent de
situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent,
elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits.
Cependant, nous trouvons tout le temps chez elles les plus admirables gestes
d’héroïsme quotidien dans la protection et dans le soin de la fragilité de
leurs familles ». [8] Bien que des changements importants soient observés
dans certains pays, « l’organisation des sociétés dans le monde entier est
loin de refléter clairement le fait que les femmes ont exactement la même
dignité et les mêmes droits que les hommes. On affirme une chose par la parole,
mais les décisions et la réalité livrent à cor et à cri un autre
message », [9] surtout si nous pensons en particulier aux femmes
les plus pauvres.
Préjugés idéologiques
13. Au-delà des données – qui sont parfois “interprétées”
de manière à convaincre que la situation des pauvres n’est pas si grave –, la
réalité générale est assez claire : « Des règles économiques se sont
révélées efficaces pour la croissance, mais pas pour le développement humain
intégral. La richesse a augmenté, mais avec des inégalités ; et ainsi, il
se fait que de nouvelles pauvretés apparaissent. Lorsqu’on affirme que le monde
moderne a réduit la pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres
temps qui ne sont pas comparables avec la réalité actuelle. En effet, par
exemple, ne pas avoir accès à l’énergie électrique n’était pas autrefois
considéré comme un signe de pauvreté ni comme un motif d’anxiété. La pauvreté
est toujours analysée et comprise dans le contexte des possibilités réelles
d’un moment historique concret ». [10] Cependant, au-delà des situations spécifiques et
contextuelles, dans un document de la Communauté européenne de 1984, « on
entend par personnes pauvres les individus, les familles et les groupes de
personnes dont les ressources (matérielles, culturelles et sociales) sont si
faibles qu’ils sont exclus des modes de vie minimaux acceptables dans l’État
membre dans lequel ils vivent ». [11] Mais si nous reconnaissons que tous les êtres
humains ont la même dignité indépendamment du lieu de naissance, il ne faut pas
ignorer les grandes différences qui existent entre les pays et les régions.
14. Les pauvres ne sont pas là par hasard ni en raison
d’un destin aveugle et amer. La pauvreté n’est pas non plus, pour la plupart
d’entre eux, un choix. Certains osent pourtant encore l’affirmer, faisant
preuve d’aveuglement et de cruauté. Bien sûr, parmi les pauvres, il y a ceux
qui ne veulent pas travailler peut-être parce que leurs ancêtres, qui ont
travaillé toute leur vie, sont morts pauvres. Mais il y en a beaucoup – hommes
et femmes – qui travaillent du matin au soir, en ramassant des cartons ou en
faisant des activités de ce genre, même s’ils savent que leurs efforts ne
serviront qu’à les faire survivre et jamais à améliorer véritablement leur vie.
Nous ne pouvons pas dire que la majorité des pauvres le sont parce qu’ils
n’auraient pas acquis de “mérites”, selon cette fausse vision de la
méritocratie où seuls ceux qui ont réussi dans la vie semblent avoir des
mérites.
15. Même les chrétiens, en de nombreuses occasions, se
laissent contaminer par des attitudes marquées par des idéologies mondaines ou
par des orientations politiques et économiques qui conduisent à des
généralisations injustes et à des conclusions trompeuses. Le fait que
l’exercice de la charité soit méprisé ou ridiculisé, comme s’il s’agissait
d’une obsession de quelques-uns et non du cœur brûlant de la mission ecclésiale
me fait penser qu’il faut toujours relire l’Évangile pour ne pas risquer de le
remplacer par la mentalité mondaine. Il n’est pas possible d’oublier les
pauvres si nous ne voulons pas sortir du courant vivant de l’Église qui jaillit
de l’Évangile et féconde chaque moment de l’histoire.
DEUXIÈME CHAPITRE
DIEU CHOISIT LES PAUVRES
Le choix des pauvres
16. Dieu est amour miséricordieux et son projet d’amour,
qui s’étend et se réalise dans l’histoire, consiste avant tout à descendre
parmi nous afin de nous libérer de l’esclavage, des peurs, du péché et du
pouvoir de la mort. Le regard miséricordieux et le cœur rempli d’amour, il
s’est tourné vers ses créatures, prenant soin de leur condition humaine, et
donc de leur pauvreté. C’est précisément pour partager les limites et les
fragilités de notre nature humaine qu’Il s’est fait Lui-même pauvre, qu’Il est
né dans la chair comme nous, que nous l’avons connu dans la petitesse d’un
enfant couché dans une mangeoire et dans l’humiliation extrême de la croix, là
où Il a partagé notre pauvreté radicale qui est la mort. On comprend bien
pourquoi on peut aussi parler théologiquement d’une option préférentielle de
Dieu pour les pauvres, expression née dans le contexte du continent
latino-américain, et en particulier lors de l’Assemblée de Puebla, mais qui a
été bien intégrée dans le magistère ultérieur . [12] Cette “préférence” n’indique pas une exclusion ou
une discrimination envers d’autres groupes, qui seraient impossibles en Dieu.
Elle entend souligner l’action de Dieu qui est pris de compassion pour la
pauvreté et la faiblesse de l’humanité tout entière et qui, voulant relever et
inaugurer un Règne de justice, de fraternité et de solidarité, a
particulièrement à cœur ceux qui sont discriminés et opprimés, demandant à nous
aussi, son Église, un choix décisif et radical en faveur des plus faibles.
17. Dans cette perspective, on comprend les nombreuses
pages de l’Ancien Testament où Dieu est présenté comme l’ami et le libérateur
des pauvres, Celui qui écoute le cri du pauvre et intervient pour le libérer
(cf. Ps 34, 7). Dieu, refuge du pauvre, dénonce à travers les
prophètes – rappelons en particulier Amos et Isaïe – les injustices commises
envers les plus faibles et exhorte Israël à renouveler, également de
l’intérieur, le culte, car on ne peut prier et offrir des sacrifices tout en
opprimant les plus faibles et les plus pauvres. Dès le début, l’Écriture
manifeste avec une telle intensité l’amour de Dieu à travers la protection des
faibles et des moins fortunés, que l’on pourrait parler d’une sorte de “faiblesse”
de Dieu à leur égard. « Les pauvres ont une place de choix dans le cœur de Dieu
[…]. Tout le chemin de notre rédemption est marqué par les pauvres ». [13]
Jésus, Messie pauvre
18. L’histoire vétérotestamentaire de la prédilection de
Dieu pour les pauvres et du désir divin d’écouter leur cri – que j’ai
brièvement rappelée – trouve en Jésus de Nazareth sa pleine réalisation. [14] Dans son incarnation, Il « s’est dépouillé prenant
la condition d’esclave ; devenant semblable aux hommes et reconnu à son
aspect comme un homme » ( Ph 2, 7), Il nous a apporté le salut
sous cette forme. Il s’agit d’une pauvreté radicale, fondée sur sa mission de
révéler le vrai visage de l’amour divin (cf. Jn 1, 18 ; 1
Jn 4, 9). C’est pourquoi, dans l’une de ses admirables synthèses,
saint Paul peut affirmer : « Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre
Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’Il était,
afin de vous enrichir par sa pauvreté » ( 2 Co 8, 9).
19. L’Évangile montre en effet que cette pauvreté
touchait tous les aspects de la vie du Christ. Dès son entrée dans le monde,
Jésus fait l’expérience des difficultés liées au rejet. L’évangéliste Luc,
racontant l’arrivée à Bethléem de Joseph et de Marie, alors sur le point
d’accoucher, observe avec regret : « Il n’y avait pas de place pour eux dans le
logement » (Lc 2, 7). Jésus naît dans d’humbles conditions ; dès sa
naissance, il est couché dans une mangeoire ; et très tôt, pour le sauver de la
mort, ses parents fuient en Égypte (cf. Mt 2, 13-15). Au début
de sa vie publique, il est chassé de Nazareth après avoir, dans la synagogue,
annoncé en Lui l’accomplissement de l’année de grâce dont se réjouissent les
pauvres (cf. Lc 4, 14-30). Il n’y a pas de lieu accueillant,
même pour sa mort : ils le conduisent hors de Jérusalem pour le crucifier
(cf. Mc 15, 22). C’est à cette condition que l’on peut résumer
de manière claire la pauvreté de Jésus. Il s’agit de la même exclusion qui
caractérise la définition des pauvres : ils sont les exclus de la société.
Jésus est la révélation de ce privilegium pauperum. Il se présente
au monde non seulement comme le Messie pauvre, mais aussi comme le Messie des
pauvres et pour les pauvres.
20. Il y a des indices concernant la condition sociale de
Jésus. En premier lieu, il exerce le métier d’artisan ou de charpentier, téktōn (cf. Mc 6,
3). Il s’agit de personnes vivant du travail manuel. N’étant pas propriétaires
de terres, elles sont considérées comme inférieurs aux paysans. Lorsque le
petit Jésus est présenté au Temple par Joseph et Marie, ses parents offrent une
paire de tourterelles ou de colombes (cf. Lc 2, 22-24) qui,
selon les prescriptions du Livre du Lévitique (cf. 12, 8), était l’offrande des
pauvres. Un épisode évangélique assez significatif nous raconte comment Jésus,
avec ses disciples, cueille des épis pour se nourrir en traversant les champs
(cf. Mc 2, 23-28), et cela – glaner dans les champs – n’était
permis qu’aux pauvres. Jésus lui-même dit à son sujet : « Les renards ont des
tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas
où reposer la tête » (Mt 8, 20 ; Lc 9, 58). Il est
en effet un maître itinérant dont la pauvreté et la précarité sont le signe de
son lien avec le Père, et qui sont exigées aussi de ceux qui veulent le suivre
sur le chemin du disciple, précisément pour que le renoncement aux biens, aux
richesses et aux sécurités de ce monde devienne un signe visible de l’abandon à
Dieu et à sa providence.
21. Au début de son ministère public, Jésus se présente
dans la synagogue de Nazareth en lisant le rouleau du prophète Isaïe et en
appliquant à lui-même la parole du prophète : « L’Esprit du Seigneur est
sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle
aux pauvres » (Lc 4, 18 ; cf. Is 61, 1). Il se
manifeste donc comme Celui qui, aujourd’hui dans l’histoire, vient réaliser la
proximité aimante de Dieu, qui est avant tout une œuvre de libération pour ceux
qui sont prisonniers du mal, pour les faibles et les pauvres. Les signes qui
accompagnent la prédication de Jésus sont en effet une manifestation de l’amour
et de la compassion avec lesquels Dieu regarde les malades, les pauvres et les
pécheurs qui, en raison de leur condition, sont marginalisés par la société
mais également par la religion. Il ouvre les yeux des aveugles, guérit les
lépreux, ressuscite les morts et annonce aux pauvres la bonne nouvelle : Dieu
s’est fait proche, Dieu vous aime (cf. Lc 7, 22). Cela
explique pourquoi Il proclame : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de
Dieu est à vous » (Lc 6, 20). Dieu montre en effet une prédilection
pour les pauvres : c’est d’abord à eux que s’adresse la parole d’espérance et
de libération du Seigneur et, par conséquent, même dans la pauvreté ou la
faiblesse, personne ne doit plus se sentir abandonné. Et l’Église, si elle veut
être celle du Christ, doit être l’Église des Béatitudes, l’Église qui fait
place aux petits et qui marche pauvre avec les pauvres, le lieu où les pauvres
ont une place privilégiée (cf. Jc 2, 2-4).
22. Les indigents et les malades, incapables de se
procurer le nécessaire pour vivre, étaient souvent contraints de mendier. À
cela s’ajoutait le poids de la honte sociale, alimentée par la conviction que
la maladie et la pauvreté étaient liées à quelque péché personnel. Jésus s’est
fermement opposé à cette façon de penser, affirmant que « Dieu fait lever son
soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et
sur les injustes » (Mt 5, 45). Il a même complètement renversé
cette conception, comme l’illustre bien la parabole du riche repu et du pauvre
Lazare : « Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et
Lazare pareillement ses maux ; maintenant ici il est consolé, et toi, tu es
tourmenté » (Lc 16, 25).
23. Il apparaît alors clairement que « de notre foi au
Christ qui s’est fait pauvre, et toujours proche des pauvres et des exclus,
découle la préoccupation pour le développement intégral des plus abandonnés de
la société ». [15] Je me demande souvent pourquoi, malgré cette clarté
des Écritures à propos des pauvres, beaucoup continuent à penser qu’ils peuvent
tranquillement les exclure de leurs préoccupations. Mais restons dans le
domaine biblique et essayons de réfléchir à notre relation avec les derniers de
la société, et à leur place fondamentale dans le peuple de Dieu.
La miséricorde envers les pauvres dans la Bible
24. L’apôtre Jean écrit : « Celui qui n’aime pas son
frère, qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4,
20). De même, dans sa réponse au docteur de la loi, Jésus reprend les deux
anciens commandements : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Dt 6, 5) et
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18),
en les fusionnant en un seul commandement. L’évangéliste Marc rapporte la
réponse de Jésus en ces termes : « Le premier c’est : Écoute, Israël,
le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton
Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta
force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a
pas de commandement plus grand que ceux-là » (Mc 12, 29-31).
25. Le passage tiré du Lévitique exhorte à honorer son
compatriote, alors que dans d’autres textes on trouve un enseignement qui
appelle au respect – sinon à l’amour – même de l’ennemi : « Si tu rencontres le
bœuf ou l’âne de ton ennemi qui vague, tu dois le lui ramener. Si tu vois l’âne
de celui qui te déteste tomber sous sa charge, cesse de te tenir à l’écart ; tu
lui viendras en aide » (Ex 23, 4-5). Cela montre la valeur
intrinsèque du respect de la personne : quiconque se trouve en difficulté, même
un ennemi, mérite toujours notre aide.
26. Il est indéniable que la primauté de Dieu dans
l’enseignement de Jésus s’accompagne d’un autre point ferme : que l’on ne
peut aimer Dieu sans étendre son amour aux pauvres. L’amour du prochain est la
preuve tangible de l’authenticité de l’amour pour Dieu, comme l’atteste
l’apôtre Jean : « Dieu, personne ne l’a jamais contemplé. Si nous
nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est
accompli. [...] Dieu est Amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en
Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 12.16). Il s’agit de
deux amours distincts, mais non séparables. Même dans les cas où la relation
avec Dieu n’est pas explicite, le Seigneur lui-même nous enseigne que tout acte
d’amour envers le prochain est en quelque sorte un reflet de la charité
divine : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez
fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez
fait » (Mt 25, 40).
27. C’est pourquoi les œuvres de miséricorde sont
recommandées comme signes de l’authenticité du culte qui, tout en rendant
gloire à Dieu, a pour tâche de nous ouvrir à la transformation que l’Esprit
peut opérer en nous, afin que nous devenions tous des images du Christ et de sa
miséricorde envers les plus faibles. En ce sens, la relation avec le Seigneur,
qui s’exprime dans le culte, vise également à nous libérer du risque de vivre
nos relations dans une logique de calcul et d’intérêt, pour nous ouvrir à la
gratuité qui existe entre ceux qui s’aiment et qui, par conséquent, mettent
tout en commun. À ce sujet, Jésus conseille : « Lorsque tu donnes un
déjeuner ou un diner, ne convie ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni
de riches voisins, de peur qu’eux aussi ne t’invitent à leur tour et qu’on ne
te rende la pareille. Mais lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des
estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu alors de ce qu’ils
n’ont pas de quoi te le rendre » (Lc 14, 12-14).
28. L’appel du Seigneur à la miséricorde envers les
pauvres trouve sa pleine expression dans la grande parabole du jugement dernier
(cf. Mt 25, 31-46), qui est aussi une illustration réaliste de
la béatitude des miséricordieux. Le Seigneur nous y offre la clé pour atteindre
notre plénitude, car « si nous recherchons cette sainteté qui plaît aux
yeux de Dieu, nous trouvons précisément dans ce texte un critère sur la base
duquel nous serons jugés ». [16] Les paroles fortes et claires de l’Évangile doivent
être vécues « sans commentaire, sans élucubrations et sans des excuses qui
les privent de leur force.
Le Seigneur nous a précisé que la sainteté ne peut pas
être comprise ni être vécue en dehors de ces exigences ». [17]
29. Dans la première communauté chrétienne, le programme
de charité ne découlait pas d’analyses ou de projets, mais directement de
l’exemple de Jésus, des paroles mêmes de l’Évangile. La Lettre de Jacques consacre
beaucoup de place au problème des relations entre riches et pauvres, mais elle
lance aussi aux croyants deux appels très forts qui mettent en question leur
foi : « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu’un dise :
“J’ai la foi”, s’il n’a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ?
Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture
quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise : “Allez en paix,
chauffez-vous, rassasiez-vous”, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur
corps, à quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si elle n’a
pas les œuvres, elle est tout à fait morte » (Jc 2, 14-17).
30 « Votre or et votre argent sont rouillés, et leur
rouille témoignera contre vous : elle dévorera vos chairs ; c’est un
feu que vous avez thésaurisé dans les derniers jours ! Voyez : le
salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont fauché vos champs crie, et
les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur des
Armées. Vous avez vécu sur terre dans la mollesse et le luxe, vous vous êtes
repus au jour du carnage » (Jc 5, 3-5). Quelle force ont ces
paroles, même si nous préférons faire la sourde oreille ! Dans la Première
Lettre de Jean, nous trouvons un appel similaire : « Si quelqu’un,
jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme
ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1
Jn 3, 17).
31. La Parole révélée « est un message si clair, si
direct, si simple et éloquent qu’aucune herméneutique ecclésiale n’a le droit
de le relativiser. La réflexion de l’Église sur ces textes ne devrait pas
obscurcir ni affaiblir leur sens exhortatif, mais plutôt aider à les assumer
avec courage et ferveur. Pourquoi compliquer ce qui est si simple ? Les
appareils conceptuels sont faits pour favoriser le contact avec la réalité que
l’on veut expliquer, et non pour nous en éloigner ». [18]
32. D’autre part, nous trouvons un exemple ecclésial
clair de partage des biens et d’attention à la pauvreté dans la vie quotidienne
et le style de la première communauté chrétienne. Nous pouvons notamment
rappeler la manière dont fut résolue la question de la distribution quotidienne
des aides aux veuves (cf. Ac 6, 1-6). Il s’agissait d’un
problème difficile, notamment parce que certaines de ces veuves, originaires
d’autres pays, étaient parfois négligées en tant qu’étrangères. L’épisode
rapporté dans les Actes des Apôtres met en évidence un certain mécontentement
de la part des hellénistes, les juifs de culture grecque. Les apôtres ne
répondent pas par un discours abstrait mais, en remettant au centre la charité
envers tous, ils réorganisent l’aide aux veuves en demandant à la Communauté de
rechercher des personnes sages et estimées à qui confier la gestion des tables,
tandis qu’eux-mêmes s’occuperont de la prédication de la Parole.
33. Lorsque Paul se rend à Jérusalem pour consulter les
apôtres « de peur de courir ou d’avoir couru pour rien » (Ga 2, 2),
on lui demande de ne pas oublier les pauvres (cf. Ga 2, 10).
Il organisera donc plusieurs collectes pour aider les communautés pauvres.
Parmi les motivations qu’il invoque pour justifier ce geste, il convient de
souligner celle-ci : « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2
Co 9, 7). À ceux d’entre nous qui sont peu enclins aux gestes gratuits
et n’y portent aucun intérêt, la Parole de Dieu indique que la générosité
envers les pauvres est un véritable bien pour ceux qui l’exercent : en agissant
ainsi, nous sommes aimés de Dieu d’une manière particulière. Mais les promesses
bibliques adressées à ceux qui donnent généreusement sont nombreuses :
« Qui fait la charité au pauvre prête au Seigneur qui paiera le bienfait
de retour » (Pr 19, 17). « Donnez et l’on vous donnera
[...] car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour »
(Lc 6, 38). « Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, ta
blessure se guérira rapidement » (Is 58, 8). Les premiers
chrétiens en étaient convaincus.
34. La vie des premières communautés ecclésiales,
racontée dans le canon biblique et parvenu jusqu’à nous comme Parole révélée,
nous est offerte comme un exemple à imiter et comme un témoignage de la foi qui
agit par la charité. Elle demeure comme une leçon permanente pour les
générations à venir. Au cours des siècles, ces pages ont incité le cœur des
chrétiens à aimer et à produire des œuvres de charité, comme des semences
fertiles qui ne cessent de porter des fruits.
TROISIÈME CHAPITRE
UNE ÉGLISE POUR LES PAUVRES
35. Trois jours après son élection, mon Prédécesseur
avait exprimé aux représentants des médias son souhait que le soin et
l’attention aux pauvres soient plus clairement présents dans l’Église : « Ah,
comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres ! ». [19]
36. Ce désir reflète la conscience que l’Église «
reconnaît l’image de son fondateur pauvre et souffrant, elle s’efforce de
soulager leur misère et en eux c’est le Christ qu’elle veut servir ». [20] Ayant en effet été appelée à se configurer aux
derniers, en son sein « aucun doute ni aucune explication, qui
affaiblissent ce message si clair, ne doivent subsister […]. Il faut affirmer
sans détour qu’il existe un lien inséparable entre notre foi et les pauvres
». [21] Nous en trouvons de nombreux témoignages tout au
long de l’histoire bimillénaire des disciples de Jésus. [22]
La vraie richesse de l’Église
37. Saint Paul rapporte que parmi les fidèles de la
communauté chrétienne naissante, il n’y a « pas beaucoup de sages selon la
chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés » (1 Co 1,
26). Cependant, malgré leur pauvreté, les premiers chrétiens sont clairement
conscients de la nécessité de prendre soin de ceux qui se trouvent davantage
dans le besoin. Dès les débuts du christianisme, les Apôtres imposent les mains
à sept hommes choisis par la communauté et, dans une certaine mesure, les
intègrent à leur ministère en les instituant pour le service – diakonía en
grec – des plus pauvres (cf. Ac 6, 1-5). Il est significatif
que le premier disciple à avoir témoigné de sa foi dans le Christ jusqu’à
l’effusion de son sang ait été Étienne qui faisait partie de ce groupe. En lui
s’unissent le témoignage de vie dans le soin des pauvres et dans le martyre.
38. Un peu plus de deux siècles plus tard, un autre
diacre manifestera son adhésion à Jésus-Christ de manière similaire, en
unissant dans sa vie le service des pauvres et le martyre : saint
Laurent. [23] D'après le récit de saint Ambroise, Laurent, diacre
à Rome sous le pontificat du Pape Sixte II, contraint par les autorités
romaines à livrer les trésors de l’Église, « amena des pauvres le lendemain.
Interrogé sur l’endroit où se trouvaient les trésors promis, il les désigna en
disant : “Ce sont eux les trésors de l’Église”». [24] En racontant cet épisode, Ambroise se demande : «
Quels trésors plus précieux Jésus possède-t-il que ceux en qui il aime se
montrer ? ». [25] Et, rappelant que les ministres de l’Église ne
doivent jamais négliger le soin des pauvres et encore moins accumuler des biens
pour leur propre profit, il dit : « Cette tâche doit être accomplie avec une
foi sincère et une sage prévoyance. Certes, si quelqu'un en tire un avantage
personnel, il commet un crime ; mais s'il distribue le produit aux pauvres ou
rachète un prisonnier, il accomplit une œuvre de miséricorde ». [26]
Les Pères de l’Église et les Pauvres
39. Dès les premiers siècles, les Pères de l’Église ont
reconnu dans les pauvres un moyen privilégié d’accéder à Dieu, une manière
particulière de le rencontrer. La charité envers les nécessiteux était comprise
non seulement comme une vertu morale, mais aussi comme une expression concrète
de la foi dans le Verbe incarné. La communauté des fidèles, soutenue par la
force de l’Esprit Saint, était enracinée dans la proximité avec les pauvres
qu’elle considérait, non pas comme un appendice, mais comme une partie
essentielle de son Corps vivant. Saint Ignace d’Antioche, par exemple, alors
qu’il allait au martyre, exhortait les fidèles de la communauté de Smyrne à ne
pas négliger le devoir de charité envers les plus démunis, les avertissant de
ne pas se comporter comme ceux qui s’opposent à Dieu : «
Considérez ceux qui
ont une autre opinion sur la grâce de Jésus-Christ qui
est venu sur nous : comme ils sont opposés à la pensée de Dieu ! De
la charité ils n’ont aucun souci, ni de la veuve, ni de l’orphelin, ni de l’opprimé,
ni des prisonniers ou des libérés, ni de l’affamé ou de l’assoiffé ». [27] L’évêque de Smyrne, Polycarpe, recommandait
expressément aux ministres de l’Église de prendre soin des pauvres : « Les
presbytes eux aussi doivent être compatissants, miséricordieux envers
tous ; qu’ils ramènent les égarés, qu’ils visitent tous les malades, sans
négliger la veuve, l’orphelin, le pauvre ; mais qu’ils pensent toujours à
faire le bien devant Dieu et devant les hommes ». [28] À partir de ces deux témoignages, nous voyons que
l’Église apparaît comme la mère des pauvres, un lieu d’accueil et de justice.
40. Saint Justin, quant à lui, dans sa première Apologie
adressée à l’empereur Hadrien, au Sénat et au peuple romain, expliquait que les
chrétiens apportaient tout ce qu’ils pouvaient aux nécessiteux car ils voyaient
en eux des frères et des sœurs dans le Christ. Écrivant à propos de l’assemblée
en prière le premier jour de la semaine, il soulignait qu’au cœur de la
liturgie chrétienne on ne peut séparer le culte de Dieu de l’attention aux
pauvres. C’est pourquoi, à un certain moment de la célébration, « ceux qui ont
du bien et qui le veulent donnent librement ce qu’ils veulent, chacun selon son
gré ; ce qui est recueilli est mis en réserve auprès du président. C’est
lui qui assure les secours aux orphelins, aux veuves, à ceux qui sont dans
l’indigence du fait de la maladie ou de quelque autre cause, ainsi qu’aux
prisonniers, aux hôtes étrangers ; en un mot il prend soin de tous ceux
qui sont dans le besoin ». [29] Cela montre que l’Église naissante ne séparait pas
le fait de croire de l’action sociale : la foi qui n’était pas accompagnée du
témoignage des œuvres, comme l’enseigne saint Jacques, était considérée comme
morte (cf. Jc 2, 17).
Saint Jean Chrysostome
41. Parmi les Pères orientaux, le prédicateur le plus
ardent de la justice sociale fut peut-être saint Jean Chrysostome, archevêque
de Constantinople entre le IV ème et le V ème siècle.
Dans ses homélies, il exhortait les fidèles à reconnaître le Christ dans les
nécessiteux : « Veux-tu honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas
lorsqu’il est nu et, pendant qu’ici tu l’honores par des étoffes de soie, ne le
méprise pas à l’extérieur en le laissant souffrir le froid et la nudité […]. En
effet, [le corps de Jésus-Christ qui est sur l’autel] n’a pas besoin de
vêtements, mais d’une âme pure, au lieu que cet autre a besoin de beaucoup de
soin. Apprenons donc à être sages et à honorer le Christ comme Il le veut
lui-même. L’honneur le plus agréable à celui que nous voulons honorer, c’est
l’honneur qu’il désire lui-même, non celui auquel nous pensons […]. Honore-le
donc aussi de la manière qu’Il a établie, c’est-à-dire en donnant ses richesses
à des pauvres. Dieu n’a pas besoin d’objets en or, mais d’âmes en or ». [30] Affirmant avec une clarté cristalline que si les
fidèles ne rencontrent pas le Christ dans les pauvres qui se trouvent à la
porte, ils ne pourront pas non plus l’adorer sur l’autel, il poursuit : « À
quoi lui sert une table pleine de coupes en or, tandis qu’il meurt de
faim ? Commence par combler sa faim et, de ce qu’il restera, orne ensuite
sa table ». [31] Il comprenait donc l’Eucharistie également comme
l’expression sacramentelle de la charité et de la justice qui la précédent, qui
l’accompagnent et qui doivent la prolonger, dans l’amour et l’attention aux
pauvres.
42. Par conséquent, la charité n’est pas une voie
facultative, mais le critère du vrai culte. Chrysostome dénonçait avec
véhémence le luxe excessif coexistant avec l’indifférence envers les pauvres.
L’attention qui leur est due, plus qu’une simple exigence sociale, est une
condition du salut, ce qui confère à la richesse injuste un poids condamnable :
« Il fait un grand froid, et le pauvre en haillons est jeté au sol, mourant de
froid, claquant des dents, capable d’interpeller simplement par sa vue et son aspect.
Et toi, bien au chaud et dans l’ivresse, tu passes à côté ; comment
mériteras-tu que Dieu te tire du malheur, quand tu y seras ? […] Souvent tu
jettes mille manteaux variés brodés d’or autour d’un corps mort et insensible,
désormais incapable de percevoir le sens des honneurs, tandis que tu dédaignes
un corps souffrant, roué de coups, éprouvé et écartelé par la faim et le froid
: tu fais plus de cas de la vaine gloire que de la crainte de
Dieu ». [32] Ce sens profond de la justice sociale l’amène à
affirmer que « ne pas donner à la pauvreté ce qui vient de nos propres biens,
c’est voler les pauvres et les priver de leur vie : ce ne sont pas nos biens,
mais les leurs, que nous gardons pour nous ». [33]
Saint Augustin
43. Augustin a eu pour maître spirituel saint Ambroise
qui insistait sur l’exigence éthique du partage des biens : « Tu ne donnes pas
à un pauvre en prenant sur ce qui t’appartient, mais tu lui rends en prenant
sur ce qui lui appartient. En effet, ce qui a été donné pour l’usage commun,
toi seul te l’appropries ». [34] Pour l’évêque de Milan, l’aumône est le
rétablissement de la justice, et non un geste paternaliste. Dans sa
prédication, la miséricorde prend un caractère prophétique : elle dénonce les
structures d’accumulation et réaffirme la communion comme vocation ecclésiale.
44. Formé dans cette tradition, le saint évêque d’Hippone
enseigna à son tour l’amour préférentiel pour les pauvres. Pasteur vigilant et
théologien d’une rare clairvoyance, il se rend compte que la véritable
communion ecclésiale s’exprime aussi dans la communion des biens. Dans ses
Commentaires sur les Psaumes, il rappelle que les vrais chrétiens ne négligent
pas l’amour pour les plus démunis : « Vous faites attention à vos frères, pour
savoir s’ils ont besoin de quelque chose, mais si le Christ habite en vous,
vous donnez aussi aux étrangers ». [35] Ce partage des biens naît donc de la charité
théologale et a pour fin ultime l’amour du Christ. Pour Augustin, le pauvre
n’est pas seulement une personne à aider, mais la présence sacramentelle du
Seigneur.
45. Le Docteur de la Grâce voyait dans le soin apporté
aux pauvres une preuve concrète de la sincérité de la foi. Celui qui dit aimer
Dieu et n’a pas compassion des nécessiteux est un menteur (cf. 1 Jn 4,
20). Commentant la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche et le “trésor
dans le ciel” réservé à ceux qui donnent leurs biens aux pauvres (cf. Mt 19,
21), Augustin met dans la bouche du Seigneur les paroles suivantes : « J’ai
reçu la terre, je donnerai le ciel ; j’ai reçu des biens temporels, je rendrai
des biens éternels ; j’ai reçu du pain, je donnerai la vie. […] J’ai reçu
l’hospitalité, mais je donnerai une maison ; on m’a visité quand j’étais
malade, mais je donnerai la santé ; on est venu me voir en prison, mais je
donnerai la liberté. Le pain que vous avez donné à mes pauvres a été
consommé ; le pain que je donnerai vous rassasiera, sans jamais
s’épuiser ». [36] Le Très-Haut ne se laisse pas vaincre en générosité
envers ceux qui le servent dans les plus démunis : plus grand est l’amour pour
les pauvres, plus grande est la récompense de Dieu.
46. Cette perspective christocentrique et profondément
ecclésiale conduit à affirmer que les offrandes, lorsqu’elles naissent de
l’amour, non seulement soulagent les besoins du frère, mais purifient également
le cœur de celui qui donne, s’il est disposé à changer : « Les aumônes
peuvent te servir à détruire les péchés du passé, si tu changes de
comportement ». [37] C’est, pour ainsi dire, la voie ordinaire de la
conversion pour ceux qui veulent suivre le Christ d’un cœur sans partage.
47. Dans une Église qui reconnaît dans les pauvres le
visage du Christ et dans les biens l’instrument de la charité, la pensée
augustinienne reste une lumière sûre. Aujourd’hui, la fidélité aux
enseignements d’Augustin exige non seulement l’étude de ses œuvres, mais aussi
la disponibilité à vivre radicalement son invitation à la conversion, qui
inclut nécessairement le service de la charité.
48. De nombreux autres Pères de l’Église, d’Orient et
d’Occident, se sont prononcés sur la primauté de l’attention aux pauvres dans
la vie et la mission de tout fidèle chrétien. Dans cette perspective, on peut
dire en résumé que la théologie patristique est pratique, elle vise une Église
pauvre et pour les pauvres, rappelant que l’Évangile n’est annoncé correctement
que lorsqu’il pousse à toucher la chair des derniers et avertissant que la
rigueur doctrinale sans miséricorde est un discours vide.
Le soin des malades
49. La compassion chrétienne se manifeste de manière
particulière dans le soin des malades et des souffrants. Sur la base des signes
présents dans le ministère public de Jésus – la guérison des aveugles, des
lépreux et des paralytiques –, l’Église comprend que le soin des malades, dans
lesquels elle reconnaît immédiatement le Seigneur crucifié, est une partie
importante de sa mission. Lors d’une épidémie dans la ville de Carthage où il
était évêque, saint Cyprien rappela aux chrétiens l’importance du soin des
malades : « Cette épidémie, qui semble si horrible et fatale, met à
l’épreuve la justice de chaque individu et jauge l’esprit des hommes, vérifiant
si les bien-portants se mettent au service des infirmes, si les parents
s’aiment sincèrement, si les maîtres ont pitié de la souffrance de leurs
serviteurs, si les médecins n’abandonnent pas les malades qui les supplient
». [38] La tradition chrétienne de visiter les malades, de
laver leurs blessures et de réconforter les affligés ne se réduit pas
simplement à une œuvre philanthropique, mais elle est une action ecclésiale à
travers laquelle, chez les malades, les membres de l’Église « touchent la chair
souffrante du Christ ». [39]
50. Au XVI ème siècle, Saint Jean de
Dieu, en fondant l’Ordre hospitalier qui porte son nom, créa des hôpitaux
modèles qui accueillaient tout le monde, indépendamment de la condition sociale
ou économique. Sa célèbre expression “Faites le bien, mes frères !” devint
une devise pour la charité active envers les malades. À la même époque, Saint
Camille de Lellis fonda l’Ordre des Clercs Réguliers Ministres des Infirmes –
les Camilliens – dont la mission était de servir les malades avec un dévouement
total. Sa règle commande : « Que chacun demande au Seigneur de lui donner un
amour maternel envers son prochain afin que nous puissions le servir avec toute
la charité de notre âme et de notre corps, car nous désirons, avec la grâce de
Dieu, servir tous les malades avec l’amour qu’une mère aimante porte à son fils
unique malade ». [40] Dans les hôpitaux, sur les champs de bataille, dans
les prisons et dans les rues, les Camilliens ont incarné la miséricorde du
Christ Médecin.
51. En prenant soin des malades avec une affection
maternelle, comme une mère prend soin de son enfant, de nombreuses femmes
consacrées ont joué un rôle encore plus répandu dans les soins de santé aux
pauvres. Les Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul, les Sœurs
Hospitalières, les Petites Sœurs de la Divine Providence et de nombreuses
autres congrégations féminines, ont été une présence maternelle et discrète
dans les hôpitaux, les maisons de santé et les maisons de retraite. Elles ont
apporté réconfort, écoute, présence et, surtout, tendresse. Elles ont
construit, souvent de leurs propres mains, des structures sanitaires dans des
lieux dépourvus d’assistance médicale. Elles ont enseigné l’hygiène, assisté
aux accouchements et administré des médicaments avec une sagesse naturelle et
une foi profonde. Leurs maisons sont devenues des oasis de dignité dont
personne n’était exclu. Le toucher de la compassion était le premier remède.
Sainte Louise de Marillac écrivait à ses sœurs, les Filles de la Charité, leur
rappelant qu’elles avaient reçu « une bénédiction de Dieu toute particulière
pour le service des pauvres malades de hôpitaux ». [41]
52. Aujourd’hui, cet héritage se perpétue dans les
hôpitaux catholiques, dans les centres de soins ouverts dans des régions
reculées, dans les missions sanitaires opérant dans les forêts, dans les
centres d’accueil pour toxicomanes et dans les hôpitaux de campagne en zones de
guerre. La présence chrétienne auprès des malades révèle que le salut n’est pas
une idée abstraite, mais une action concrète. En soignant une blessure,
l’Église annonce que le Royaume de Dieu commence chez les plus vulnérables. Ce faisant,
elle reste fidèle à Celui qui a dit : « J’étais [...] malade et vous m’avez
visité » (Mt 25, 35.36). Lorsque l’Église s’agenouille auprès d’un
lépreux, d’un enfant sous-alimenté ou d’un mourant anonyme, elle réalise sa
vocation la plus profonde : aimer le Seigneur là où il est le plus défiguré.
Le soin des pauvres dans la vie monastique
53. La vie monastique, née dans le silence des déserts, a
rendu dès ses débuts un témoignage de solidarité. Les moines abandonnaient tout
– richesse, prestige, famille – non seulement parce qu’ils méprisaient les
biens du monde – contemptus mundi – mais aussi pour rencontrer
dans ce détachement radical le Christ pauvre. Saint Basile le Grand, dans sa
Règle, ne voyait aucune contradiction entre la vie de prière et de
recueillement des moines et leur travail en faveur des pauvres. Pour lui,
l’hospitalité et le soin des nécessiteux faisaient partie intégrante de la
spiritualité monastique et les moines, même après avoir tout quitté pour
embrasser la pauvreté, devaient aider les plus pauvres par leur travail, car «
pour pouvoir partager avec qui en a besoin, nous devons bien évidemment
travailler avec ardeur [...]. Une telle manière de vivre nous est profitable
non seulement parce qu’elle mortifie le corps, mais aussi parce qu’elle
favorise la charité pour le prochain : par notre intermédiaire, Dieu offre
l’indépendance matérielle à nos frères les plus faibles ». [42]
54. À Césarée, où il était évêque, il construisit un lieu
connu sous le nom de Basiliade, qui comprenait des logements, des
hôpitaux et des écoles pour les pauvres et les malades. Le moine n’était donc
pas seulement un ascète, mais aussi un serviteur. Basile démontra ainsi que
pour être proche de Dieu, il faut être proche des pauvres. L’amour concret est
le critère de la sainteté. Prier et soigner, contempler et guérir, écrire et
accueillir : tout est expression du même amour pour le Christ.
55. En Occident, saint Benoît de Nursie rédigea une règle
qui allait devenir la colonne vertébrale de la spiritualité monastique
européenne. L’accueil des pauvres et des pèlerins y occupe une place
prépondérante : « On accordera le maximum de soin et de sollicitude à la
réception des pauvres et des étrangers, puisque l’on reçoit le Christ davantage
en leur personne ». [43] Ce ne sont pas que des mots : pendant des siècles,
les monastères bénédictins ont été des lieux de refuge pour les veuves, les
enfants abandonnés, les pèlerins et les mendiants. Pour Benoît, la vie
communautaire est une école de charité. Le travail manuel n’a pas seulement une
fonction pratique, mais forme également le cœur au service. Le partage entre
les moines, l’attention aux malades et l’écoute des plus vulnérables préparent
à accueillir le Christ qui vient dans la personne du pauvre et de l’étranger.
L’hospitalité monastique bénédictine reste encore aujourd’hui le signe d’une
Église qui ouvre ses portes, qui accueille sans demander, qui guérit sans rien
exiger en retour.
56. Au fil du temps, les monastères bénédictins sont
devenus des lieux s’opposant à la culture de l’exclusion. Les moines
cultivaient la terre, produisaient de la nourriture, préparaient des
médicaments et les offraient avec simplicité aux plus démunis. Leur travail
silencieux était le levain d’une nouvelle civilisation où les pauvres n’étaient
pas un problème à résoudre, mais des frères et sœurs à accueillir. La règle du
partage, le travail commun et l’assistance aux plus vulnérables structuraient
une économie solidaire, en contraste avec la logique de l’accumulation. Le
témoignage des moines montrait que la pauvreté volontaire, loin d’être une
misère, est un chemin de liberté et de communion. Ils ne se limitaient pas à
aider les pauvres : ils se faisaient leurs proches, leurs frères dans le même
Seigneur. Dans les cellules et les cloîtres se forma une mystique de la
présence de Dieu dans les petits.
57. Outre l’aide matérielle, les monastères jouaient un
rôle fondamental dans la formation culturelle et spirituelle des plus humbles.
En temps de peste, de guerre et de famine, ils étaient des lieux où les
nécessiteux trouvaient du pain et des médicaments, mais également dignité et
parole. C’est là que les orphelins étaient éduqués, que les apprentis
recevaient une formation et que les paysans étaient initiés aux techniques
agricoles et à la lecture. Le savoir était partagé comme un don et une responsabilité.
L’Abbé était à la fois maître et père, et l’école monastique était un lieu de
libération par la vérité. En effet, comme l’écrit Jean Cassien, le moine doit
se caractériser par « l’humilité du cœur […], qui conduit, non pas à la science
qui enfle, mais à celle qui éclaire par une charité parfaite ». [44] En formant les consciences et en transmettant la
sagesse, les moines contribuèrent à une pédagogie chrétienne de l’inclusion. La
culture, marquée par la foi, était partagée avec simplicité. La connaissance,
éclairée par la charité, devenait service. Ainsi, la vie monastique se révèle
comme un style de sainteté et un moyen concret de transformer la société.
58. La tradition monastique enseigne ainsi que la prière
et la charité, le silence et le service, les cellules et les hôpitaux forment
un unique tissu spirituel. Le monastère est un lieu d’écoute et d’action, de
culte et de partage. Saint Bernard de Clairvaux, le grand réformateur
cistercien, « rappela avec fermeté la nécessité d’une vie sobre et
mesurée, à table comme dans l’habillement et dans les édifices monastiques,
recommandant de soutenir et de prendre soin des pauvres ». [45] Pour lui, la compassion n’est pas un choix
accessoire, mais le véritable chemin de la suite du Christ. La vie monastique,
si elle est fidèle à sa vocation originelle, montre que l’Église n’est
pleinement épouse du Seigneur que lorsqu’elle est également sœur des pauvres.
Le cloître n’est pas seulement un refuge du monde, mais une école où l’on
apprend à mieux le servir. Là où les moines ont ouvert leurs portes aux
pauvres, l’Église a révélé avec humilité et fermeté que la contemplation
n’exclut pas la miséricorde mais l’exige comme son fruit le plus pur.
Libérer les captifs
59. Dès les temps apostoliques l’Église a vu dans la
libération des opprimés un signe du Royaume de Dieu. Jésus lui-même, au début
de sa mission publique, a proclamé : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce
qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres,
annoncer aux captifs la délivrance » (Lc 4, 18). Les premiers
chrétiens, même dans des conditions précaires, priaient et assistaient leurs
frères et sœurs prisonniers, comme en témoignent les Actes des Apôtres (cf. 12,
5 ; 24, 23) et divers écrits des Pères. Cette mission de libération s’est
poursuivie au cours des siècles à travers des actions concrètes, surtout
lorsque le drame de l’esclavage et de la captivité marqua des sociétés
entières.
60. Entre la fin du XII ème siècle
et le début du XIII ème siècle, alors que nombre de
chrétiens sont capturés en Méditerranée ou réduits en esclavage dans les
guerres, deux ordres religieux voient le jour : l’Ordre de la Très Sainte
Trinité et de la Rédemption des Captifs (Trinitaires), fondé par saint Jean de
Matha et saint Félix de Valois, et l’Ordre de Notre Dame de la Merci
(Mercédaires), fondé par saint Pierre Nolasque avec le soutien de saint Raymond
de Peñafort, dominicain. Ces communautés de consacrés ont le charisme
spécifique de libérer les chrétiens réduits en esclavage, en mettant à leur
disposition leurs propres biens [46] et, souvent, en offrant leur vie en échange. Les
Trinitaires, avec leur devise Gloria Tibi Trinitas et captivis libertas (Gloire
à toi, Trinité, et liberté aux captifs), et les Mercédaires, qui ajoutèrent un
quatrième vœu [47] aux vœux religieux de pauvreté, d’obéissance et de
chasteté, ont témoigné que la charité peut être héroïque. La libération des
prisonniers est une expression de l’amour trinitaire : un Dieu qui libère non
seulement de l’esclavage spirituel, mais aussi de l’oppression concrète. Le
geste de racheter de l’esclavage et de la captivité est considéré comme une
extension du sacrifice rédempteur du Christ dont le sang est le prix de notre
rachat (cf. 1 Co 6, 20).
61. La spiritualité originale de ces Ordres était
profondément enracinée dans la contemplation de la Croix. Le Christ est par
excellence le Rédempteur des prisonniers et l’Église, son Corps, prolonge ce
mystère dans le temps. [48] Les religieux ne considèrent pas la rançon comme
une action politique ou économique, mais comme un acte quasi liturgique,
l’offrande sacramentelle de soi-même. Beaucoup donnaient leur propre corps pour
remplacer les prisonniers, accomplissant à la lettre le commandement : « Nul
n’a plus grand amour que celui-ci : déposer sa vie pour ses amis » ( Jn 15,
13). La tradition de ces Ordres n’est pas terminée. Elle a au contraire inspiré
de nouvelles formes d’action face aux esclavages modernes : la traite des êtres
humains, le travail forcé, l’exploitation sexuelle, les différentes formes de
dépendance. [49] La charité chrétienne, lorsqu’elle s’incarne,
devient libératrice. Et la mission de l’Église, lorsqu’elle est fidèle à son
Seigneur, est toujours d’annoncer la libération. Aujourd’hui encore, lorsque «
des millions de personnes – enfants, hommes et femmes de tout âge – sont
privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à
celles de l’esclavage », [50] cet héritage est perpétué par ces ordres, et par
d’autres institutions et congrégations qui travaillent dans les périphéries
urbaines, dans les zones de conflit et sur les routes migratoires. Lorsque
l’Église s’incline pour briser les nouvelles chaînes qui entravent les pauvres,
elle devient un signe pascal.
62. On ne peut conclure cette réflexion sur les personnes
privées de liberté sans mentionner les détenus se trouvant dans des
pénitenciers et centres de détention. À ce sujet, rappelons les paroles que le
Pape François adressa à certains d’entre eux : « Entrer dans une prison est
toujours un moment important pour moi, car la prison est un lieu d’une grande
humanité [...]. Une humanité éprouvée, parfois accablée par les difficultés, la
culpabilité, les jugements, les incompréhensions, les souffrances, mais en même
temps chargée de force, de désir de pardon, de volonté de rédemption ». [51] Cette volonté a d’ailleurs été reprise par les
Ordres dédiés au rachat des prisonniers comme service préférentiel à l’Église.
Comme le proclamait saint Paul : « C’est pour que nous restions libres que le
Christ nous a libérés » ( Ga 5, 1). Et cette liberté n’est pas
seulement intérieure : elle se manifeste dans l’histoire comme un amour qui
prend soin et libère de tout lien d’esclavage.
Témoins de la pauvreté évangélique
63. Au XIIIème siècle, face à la
croissance des villes, la concentration des richesses et l’émergence de
nouvelles formes de pauvreté, l’Esprit Saint donna naissance à un nouveau type
de consécration dans l’Église : les Ordres mendiants. À la différence du modèle
monastique stable, les mendiants adoptent une vie itinérante, sans propriété
personnelle ni communautaire, entièrement livrés à la Providence. Ils ne se
limitent pas à servir les pauvres : ils se font pauvres avec eux. Ils voient la
ville comme un nouveau désert et les marginaux comme de nouveaux maîtres
spirituels. Ces Ordres, comme les Franciscains, les Dominicains, les Augustins
et les Carmes, représentent une révolution évangélique dans laquelle le style
de vie simple et pauvre devient un signe prophétique pour la mission, faisant
revivre l’expérience de la première communauté chrétienne (cf. Ac 4,
32). Le témoignage des mendiants défie à la fois l’opulence cléricale et la
froideur de la société urbaine.
64. Saint François d’Assise est devenu l’icône de ce
printemps spirituel. En épousant la pauvreté, il a voulu imiter le Christ
pauvre, nu et crucifié. Dans sa Règle, il demande que « les frères ne
s’approprient rien, ni maison, ni lieu, ni quoi que ce soit. Et comme des
pèlerins et des étrangers en ce siècle, servant le Seigneur dans la pauvreté et
l’humilité, qu’ils aillent à l’aumône avec confiance ; et il ne faut pas
qu’ils en aient honte, car le Seigneur s’est fait pauvre pour nous en ce monde ». [52] Sa vie a été un dépouillement permanent : du palais
au lépreux, de l’éloquence au silence, de la possession au don total. François
n’a pas fondé une réalité de service social, mais une fraternité évangélique.
Il a vu dans les pauvres des frères et des images vivantes du Seigneur. Sa
mission était d’être avec eux, dans une solidarité qui dépassait les distances,
dans un amour compatissant. Sa pauvreté était relationnelle : elle le
conduisait à se faire proche, égal, voire inférieur. Sa sainteté germait de la
conviction que l’on ne peut vraiment recevoir le Christ qu’en se donnant
généreusement aux frères.
65. Sainte Claire d’Assise, inspirée par François, fonda
l’Ordre des Pauvres Dames, plus tard appelées Clarisses. Son combat spirituel
consista à maintenir fidèlement l’idéal de la pauvreté radicale. Elle refusa
les privilèges pontificaux qui auraient pu garantir la sécurité matérielle de
son monastère et obtint avec fermeté du Pape Grégoire IX le fameux Privilegium
Paupertatis qui garantissait le droit de vivre sans posséder aucun
bien matériel. [53] Ce choix exprimait sa confiance totale en Dieu et
sa conscience que la pauvreté volontaire est une forme de liberté et de
prophétie. Claire enseigna à ses sœurs que le Christ était leur seul héritage
et que rien ne devait obscurcir la communion avec Lui. Sa vie cachée de prière
fut un cri contre la mondanité et une défense silencieuse des pauvres et des
oubliés.
66. Saint Dominique de Guzmán, contemporain de François,
fonda l’Ordre des Prêcheurs, avec un autre charisme mais dans la même
radicalité. Il voulait proclamer l’Évangile avec l’autorité qui découle d’une
vie pauvre, convaincu que la Vérité a besoin de témoins cohérents. L’exemple de
la pauvreté de vie accompagnait la Parole prêchée. Libérés du poids des biens
terrestres, les frères dominicains pouvaient mieux se consacrer à leur tâche
principale, à savoir la prédication. Ils se rendaient dans les villes, surtout
celles qui avaient une université, pour enseigner la vérité de Dieu. [54] En dépendant des autres, ils démontraient que la
foi ne s’impose pas, mais s’offre. Et, en vivant parmi les pauvres, ils
apprenaient la vérité de l’Évangile “d'en bas”, comme des disciples du Christ
humilié.
67. Les Ordres mendiants ont donc été une réponse vivante
à l’exclusion et à l’indifférence. Ils n’ont pas expressément proposé des
réformes sociales, mais une conversion, personnelle et communautaire, à la
logique du Royaume. Pour eux, la pauvreté n’est pas une conséquence du manque
de biens, mais un libre choix : se faire petit pour accueillir les petits.
Comme le disait François Thomas de Celano : « Il montrait qu’il aimait
intensément les pauvres [...]. Il se dépouillait souvent pour vêtir les pauvres,
auxquels il cherchait à se rendre semblable ». [55] Les mendiants sont devenus le symbole d’une Église
pèlerine, humble et fraternelle, qui vit parmi les pauvres non par
prosélytisme, mais par identité. Ils enseignent que l’Église est lumière
lorsqu’elle se dépouille de tout et que la sainteté passe à travers un cœur
humble et tourné vers les petits.
L’Église et l’éducation des pauvres
68. S’adressant à des éducateurs, le Pape François
rappelait que l’éducation a toujours été l’une des plus hautes expressions de
la charité chrétienne : « Votre mission est une mission remplie de difficultés
mais aussi de joies. […] Une mission d’amour, car on ne peut enseigner sans
aimer ». [56] En ce sens, depuis les temps les plus reculés, les
chrétiens ont compris que la connaissance libère, donne de la dignité et
rapproche de la vérité. Pour l’Église, enseigner aux pauvres est un acte de
justice et de foi. Inspirée par l’exemple du Maître qui enseignait aux gens les
vérités divines et humaines, elle a assumé la mission de former les enfants et
les jeunes, surtout les plus pauvres, à la vérité et à l’amour. Cette mission a
pris forme avec la fondation de Congrégations consacrées à l’éducation populaire.
69. Au XVI ème siècle, Saint Joseph
de Calasanz, frappé par le manque d’instruction et de formation des jeunes
pauvres de la ville de Rome, créa dans des pièces adjacentes à l’église Santa
Dorotea in Trastevere la première école publique gratuite d’Europe. C’était le
germe duquel devait naître et se développer, non sans difficultés, l’Ordre des
Clerc Réguliers Pauvres de la Mère de Dieu des Écoles Pies, dite des Piaristes,
dans le but de transmettre aux jeunes « outre la science profane, la sagesse de
l’Évangile, en leur enseignant à saisir dans les événements personnels et dans
l’histoire l’action aimante de Dieu Créateur et Rédempteur ». [57] En fait, on peut considérer ce courageux prêtre
comme le « véritable fondateur de l’école catholique moderne, visant à la
formation intégrale de l’homme et ouverte à tous ». [58] Au XVII siècle, animé par la même sensibilité,
saint Jean-Baptiste de La Salle, se rendant compte de l’injustice causée par
l’exclusion des enfants des ouvriers et des paysans du système éducatif
français de son temps, fonda les Frères des Écoles Chrétiennes avec l’idéal
d’offrir une instruction gratuite, une formation solide et un environnement
fraternel. La Salle considérait la classe comme un lieu de promotion humaine,
mais également de conversion. Dans ses collèges, prière, méthode, discipline et
partage étaient réunis. Chaque enfant était considéré comme un don unique de
Dieu et l’acte d’enseigner comme un service rendu au Royaume de Dieu.
70. Au XIX ème siècle, toujours en
France, saint Marcellin Champagnat fonda l’Institut des Frères Maristes des
Écoles. « Sensible aux besoins spirituels et éducatifs de son époque,
spécialement à l’ignorance religieuse et aux situations d’abandon que
connaissait particulièrement la jeunesse », [59] il se consacra de tout cœur, en des temps où
l’accès à l’éducation restait l’apanage de quelques privilégiés, à la mission
d’éduquer et d’évangéliser les enfants et les jeunes, surtout les plus démunis.
Dans le même esprit, en Italie, saint Jean Bosco initia la grande œuvre
salésienne fondée sur les trois principes du “système préventif” – raison,
religion et affection – [60] et le bienheureux Antonio Rosmini fonda l’Institut
de la Charité, où la “charité intellectuelle” – avec la “charité matérielle”
et, au sommet, la “charité spirituelle-pastorale” – était présentée comme une
dimension indispensable de toute action caritative visant le bien et le
développement intégral de la personne. [61]
71. De nombreuses Congrégations féminines ont également
été les protagonistes de cette révolution pédagogique. Les Ursulines, les
moniales de la Compagnie de Marie-Notre-Dame, les Maestre Pie et
beaucoup d’autres, fondées principalement au XVIIIème et XIXème siècles,
ont occupé des espaces où l’État était absent. Elles créèrent des écoles dans
les petits villages, les banlieues et les quartiers populaires. L’instruction
des filles, en particulier, devint une priorité. Les religieuses
alphabétisaient, évangélisaient, s’occupaient des questions pratiques de la vie
quotidienne, élevaient l’esprit par la culture des arts et, surtout, formaient
les consciences. Leur pédagogie était simple : proximité, patience, douceur.
Elles enseignaient par leur vie plus que par leurs paroles. À une époque
marquée par l’analphabétisme généralisé et l’exclusion structurelle, ces femmes
consacrées ont été des lumières d’espoir. Leur mission était de former le cœur,
apprendre à penser, promouvoir la dignité. Alliant vie de piété et dévouement
envers le prochain, elles ont combattu l’abandon par la tendresse de celles qui
éduquent au nom du Christ.
72. Pour la foi chrétienne, l’éducation des pauvres n’est
pas une faveur, mais un devoir. Les petits ont droit à la connaissance,
condition fondamentale pour la reconnaissance de la dignité humaine. Les
enseigner, c’est affirmer leur valeur en leur donnant des outils pour
transformer leur réalité. La tradition chrétienne considère le savoir comme un
don de Dieu et une responsabilité communautaire. L’éducation chrétienne ne
forme pas seulement des professionnels, mais des personnes ouvertes au bien, à
la beauté et à la vérité. L’école catholique, par conséquent, lorsqu’elle est
fidèle à son nom, constitue un espace d’inclusion, de formation intégrale et de
promotion humaine ; en conjuguant foi et culture, elle sème l’avenir, honore
l’image de Dieu et construit une société meilleure.
Accompagner les migrants
73. L’expérience de la migration accompagne l’histoire du
Peuple de Dieu. Abraham part sans savoir où il va ; Moïse guide le peuple en
pèlerinage à travers le désert ; Marie et Joseph fuient en Égypte avec
l’Enfant. Le Christ lui-même, qui « est venu chez lui, et les siens ne l’ont
pas accueilli » (Jn 1, 11), a vécu parmi nous comme un
étranger. C’est pourquoi l’Église a toujours reconnu dans les migrants une
présence vivante du Seigneur qui, au jour du jugement, dira à ceux qui seront à
sa droite : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25,
35).
74. Au XIX ème siècle, alors que des
millions d’Européens émigraient à la recherche de meilleures conditions de vie,
deux grands saints se distinguèrent dans la prise en charge pastorale des
migrants : saint Jean-Baptiste Scalabrini et sainte Françoise-Xavière Cabrini.
Scalabrini, évêque de Plaisance, fonda les Missionnaires de Saint-Charles pour
accompagner les migrants dans leurs communautés de destination, leur offrant
une assistance spirituelle, juridique et matérielle. Il voyait dans les
migrants les destinataires d’une nouvelle évangélisation, mettant en garde
contre les risques d’exploitation et de perte de la foi en terre étrangère.
Répondant généreusement au charisme que le Seigneur lui avait donné, «
Scalabrini regardait au-delà, il regardait en avant, vers un monde et une
Église sans barrières, sans étrangers ». [62] Sainte Françoise Cabrini, née en Italie et
naturalisée américaine, fut la première citoyenne américaine à être canonisée.
Pour accomplir sa mission d’assistance aux migrants, elle traversa plusieurs
fois l’Atlantique et, « armée d’une singulière audace, elle créa à partir de
rien des écoles, des hôpitaux, des orphelinats pour les foules de déshérités
qui s’étaient aventurés dans le nouveau monde à la recherche de travail, privés
de la connaissance de la langue et des moyens en mesure de leur permettre
une insertion digne dans la société américaine, et souvent victimes de
personnes sans scrupules. Son cœur maternel, qui ne se mettait jamais au repos,
les rejoignait partout : dans les taudis, dans les prisons, dans les mines
». [63] Au cours de l'Année Sainte 1950, le Pape Pie XII la
proclama Patronne de tous les migrants. [64]
75. La tradition de l’activité de l’Église pour et avec
les migrants se poursuit et, aujourd’hui, ce service s’exprime à travers des
initiatives telles que les centres d’accueil pour les réfugiés, les missions
frontalières, les efforts de Caritas Internationalis et d’autres institutions.
Le Magistère contemporain réaffirme clairement cet engagement. Le Pape François
a rappelé que la mission de l’Église envers les migrants et les réfugiés est
encore plus large, insistant sur le fait que « la réponse au défi posé par les
migrations contemporaines peut se résumer en quatre verbes : accueillir,
protéger, promouvoir et intégrer. Mais ces verbes ne valent pas seulement pour
les migrants et pour les réfugiés. Ils expriment la mission de l’Église envers
tous les habitants des périphéries existentielles qui doivent être accueillis,
protégés, promus et intégrés ». [65] Et il disait également : « Tout être humain est
enfant de Dieu ! L’image du Christ est imprimée en lui ! Il s’agit alors de
voir, nous d’abord et d’aider ensuite les autres à voir, dans le migrant et
dans le réfugié, non pas seulement un problème à affronter, mais un frère et
une sœur à accueillir, à respecter et à aimer, une occasion que la Providence
nous offre pour contribuer à la construction d’une société plus juste, une
démocratie plus accomplie, un pays plus solidaire, un monde plus fraternel et
une communauté chrétienne plus ouverte, selon l’Évangile ». [66] L’Église, comme une mère, marche avec ceux qui
marchent. Là où le monde voit des menaces, elle voit des fils; là où l’on
construit des murs, elle construit des ponts. Elle sait que son annonce de
l’Évangile est crédible seulement lorsqu’elle se traduit en gestes de proximité
et d’accueil ; et que dans tout migrant rejeté, le Christ lui-même frappe à la
porte de la communauté.
Auprès des derniers
76. La sainteté chrétienne fleurit souvent dans les lieux
les plus oubliés et les plus blessés de l’humanité. Les plus pauvres parmi les
pauvres – ceux qui manquent non seulement de biens, mais aussi de voix et de
reconnaissance de leur dignité – occupent une place spéciale dans le cœur de
Dieu. Ils sont les préférés de l’Évangile, les héritiers du Royaume (cf. Lc 6,
20). C’est en eux que le Christ continue de souffrir et de ressusciter. C’est
en eux que l’Église retrouve sa vocation à montrer sa réalité la plus
authentique.
77. Sainte Thérèse de Calcutta, canonisée en 2016, est
devenue une icône universelle de la charité vécue jusqu’à l'extrême en faveur
des plus indigents, des exclus de la société. Fondatrice des Missionnaires de
la Charité, elle a consacré sa vie aux mourants abandonnés sur les routes de
l’Inde. Elle recueillait les rejetés, lavait leurs blessures et les
accompagnait jusqu’à leur mort avec une tendresse qui était prière. Son amour
des plus pauvres parmi les pauvres a fait qu’elle ne s’est pas seulement occupée
de leurs besoins matériels, mais elle leur a aussi annoncé la bonne nouvelle de
l’Évangile : « Nous voulons annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres : que Dieu
les aime, que nous les aimons, qu’ils sont quelqu’un pour nous, que, eux aussi,
ont été créés par la même main amoureuse de Dieu pour aimer et pour être aimés.
Nos pauvres gens, nos splendides gens, sont des gens tout à fait dignes
d’amour. Ils n’ont pas besoin de notre pitié ni de notre compassion. Ils ont
besoin de notre amour compréhensif, ils ont besoin de notre respect, ils ont
besoin que nous les traitions avec dignité ». [67] Tout cela venait d’une spiritualité profonde qui
considérait le service des plus pauvres comme le fruit de la prière et de
l’amour, générateur de paix véritable comme le rappela le Pape
Jean-Paul II aux pèlerins venus à Rome pour sa béatification : « Où Mère
Teresa a-t-elle trouvé la force de se mettre tout entière au service des
autres? Elle la trouva dans la prière et dans la contemplation silencieuse de
Jésus-Christ, de sa Sainte Face, de son Sacré Cœur. Elle l’a dit elle-même
: “Le fruit du silence c’est la prière : le fruit de la prière
c’est la foi ; le fruit de la foi c’est l’amour ; le fruit de l’amour c’est le
service ; le fruit du service c’est la paix”. […] La prière emplissait son cœur
de la paix du Christ et lui permettait de faire rayonner cette paix sur
les autres ». [68] Teresa ne se considérait pas comme une philanthrope
ou une militante, mais comme une épouse du Christ crucifié, qui servait avec un
amour total les frères souffrants.
78. Au Brésil, Sainte Dulce des Pauvres – connue comme
“le bon ange de Bahia” – a incarné le même esprit évangélique avec des
caractéristiques brésiliennes. En faisant référence à elle et à deux autres
religieuses canonisées au cours de la même célébration, le Pape François
rappela leur amour pour les plus marginalisés de la société et déclara que les
nouvelles Saintes « nous montrent que la vie religieuse est un chemin d’amour
dans les périphéries existentielles du monde ». [69] Sœur Dulce a affronté la précarité avec créativité,
les obstacles avec tendresse, le besoin avec une foi inébranlable. Elle
commença par accueillir des malades dans un poulailler, puis fonda l’une des
plus grandes œuvres sociales du pays. Elle assistait des milliers de personnes
chaque jour, sans jamais perdre sa délicatesse. Elle se fit pauvre avec les
pauvres par amour du plus Pauvre. Elle vivait avec peu, priait avec ferveur et
servait avec joie. Sa foi ne l’éloignait pas du monde, mais l’introduisait encore
plus profondément dans la souffrance des derniers.
79. On pourrait citer aussi saint Benoît Menni et les
Sœurs Hospitalières du Sacré-Cœur de Jésus, aux côtés des personnes handicapées
; saint Charles de Foucauld dans les communautés du désert ; sainte Catherine
Drexel auprès des groupes les plus défavorisés en Amérique du Nord ; sœur
Emmanuelle avec les ramasseurs d’ordures dans le quartier d’Ezbet El Nakhl, au
Caire ; et bien d’autres encore. Chacun, à sa manière, a découvert que les plus
pauvres ne sont pas seulement objet de notre compassion, mais des maîtres
d’Évangile. Il ne s’agit pas de “leur apporter” Dieu, mais de le rencontrer en
eux. Tous ces exemples nous enseignent que servir les pauvres n’est pas un
geste à faire du haut vers le bas, mais une rencontre entre égaux où le Christ
est révélé et adoré. Saint Jean-Paul II nous rappelait que « dans la personne
des pauvres il y a une présence spéciale du Fils de Dieu qui impose à l’Église
une option préférentielle pour eux ». [70] C’est donc en se penchant pour prendre soin des
pauvres que l’Église assume sa posture la plus élevée.
Les Mouvements populaires
80. Nous devons également reconnaître que, tout au long
des siècles de l’histoire chrétienne, l’aide aux pauvres et la lutte pour leurs
droits n’ont pas seulement concerné des individus, certaines familles, les
institutions ou les communautés religieuses. Il y a eu, et il y a encore, des
mouvements populaires variés, constitués de laïcs et guidés par des leaders populaires,
souvent soupçonnés et même persécutés. Je fais référence à un « ensemble
de personnes qui ne marchent pas comme des individus mais comme le tissu d’une
communauté de tous et pour tous, et qui ne peut pas laisser les plus pauvres et
les plus faibles rester en arrière. [...] Les leaders populaires
sont ceux qui ont la capacité d’intégrer tout le monde. [...] Ils n’ont ni
dégoût ni peur des jeunes blessés et crucifiés ». [71]
81. Ces leaders populaires savent que la
solidarité « c’est également lutter contre les causes structurelles de la
pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la
négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets
destructeurs de l’empire de l’argent […]. La solidarité, entendue dans son sens
le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les
mouvements populaires ». [72] C’est pourquoi lorsque les institutions
réfléchissent aux besoins des pauvres, il est nécessaire qu’elles
« incluent les mouvements populaires et animent les structures de
gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie
morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir
commun ». [73] Les mouvements populaires invitent en effet à
dépasser « cette idée des politiques sociales conçues comme une
politique vers les pauvres, mais jamais avec les
pauvres, jamais des pauvres, et encore moins insérée
dans un projet réunissant les peuples ». [74] Si les hommes politiques et les professionnels ne
les écoutent pas, « la démocratie s’atrophie, devient un nominalisme, une
formalité, perd de sa représentativité, se désincarne en laissant le peuple en
dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son
destin ». [75] Il en va de même pour les institutions de l’Église.
QUATRIÈME CHAPITRE
UNE HISTOIRE QUI CONTINUE
Le siècle de la Doctrine Sociale de l’Église
82. L’accélération des transformations technologiques et
sociales des deux derniers siècles, qui abonde de contradictions tragiques, n’a
pas seulement été subie mais aussi affrontée et pensée par les pauvres. Les
mouvements de travailleurs, de femmes, de jeunes, de même que la lutte contre
les discriminations raciales ont entraîné l’éveil d’une nouvelle conscience de
la dignité de ceux qui sont en marge. La contribution de la Doctrine sociale de
l’Église, depuis la révolution industrielle, a en soi également cette racine
populaire qu’il ne faut pas oublier : sa relecture de la Révélation
chrétienne dans les circonstances sociales modernes, professionnelles,
économiques et culturelles modernes serait inimaginable sans les laïcs
chrétiens confrontés aux défis de leur temps. À leurs côtés, travaillent des
religieux et religieuses témoins d’une Église qui sort des sentiers battus. Le
changement d’époque auquel nous sommes confrontés rend aujourd’hui encore plus
nécessaire l’interaction continue entre les baptisés et le Magistère, entre les
citoyens et les experts, entre le peuple et les institutions. En particulier,
il faut reconnaître à nouveau que la réalité se voit mieux à partir des marges
et que les pauvres sont dotés d’une intelligence particulière, indispensable à
l’Église et à l’humanité.
83. Le Magistère des 150 dernières années offre une
véritable mine d’enseignements concernant les pauvres. Les Évêques de Rome se
sont ainsi faits des porte-paroles de nouvelles prises de conscience passées au
crible du discernement ecclésial. Par exemple, dans la Lettre encyclique Rerum novarum (15
mai 1891), Léon XIII aborda la question du travail en dénonçant la
situation intolérable de nombreux ouvriers de l’industrie et proposant
l’instauration d’un ordre social juste. D’autres Pontifes se sont exprimés dans
ce sens. Saint Jean XXIII, dans la Lettre encyclique Mater et Magistra (1961),
se fit le promoteur d’une justice à dimension mondiale : les pays riches ne
peuvent rester indifférents face aux pays opprimés par la faim et la misère ;
ils sont appelés à les secourir généreusement avec tous leurs biens.
84. Le Concile Vatican II représente
une étape fondamentale dans le discernement ecclésial sur les pauvres à la
lumière de la Révélation. Bien que cette attention ait été marginale dans les
documents préparatoires, un mois avant l’ouverture du Concile, dans le message
radiophonique du 11 septembre 1962, saint Jean XXIII attira l’attention sur ce
thème avec des mots inoubliables : « L’Église se présente telle
qu’elle est et telle qu’elle veut être, comme l’Église de tous et en
particulier l’Église des pauvres ». [76]Ce fut ensuite le grand travail d’évêques, de théologiens
et d’experts soucieux du renouveau de l’Église – avec le soutien du même saint
Jean XXIII – que de réorienter le Concile. La nature christocentrique, donc
doctrinale et non seulement sociale, d’une telle effervescence est
fondamentale. De nombreux pères conciliaires ont en effet favorisé le
renforcement de la conscience, bien exprimé par le Cardinal Lercaro dans son
intervention mémorable du 6 décembre 1962, que « le mystère du Christ dans
l’Église a toujours été et est encore aujourd’hui, mais de manière
particulière, le mystère du Christ dans les pauvres » [77] et qu’ « il ne s’agit pas d’un thème
quelconque, mais en un certain sens, du seul thème de tout Vatican
II ». [78] L’archevêque de Bologne notait en préparant
le texte de cette intervention : « C’est l’heure des pauvres, des millions
de pauvres qui sont sur toute la terre, c’est l’heure du mystère de l’Église
mère des pauvres, c’est l’heure du mystère du Christ surtout dans le
pauvre ». [79] S’annonçait ainsi la nécessité d’une nouvelle forme
ecclésiale, plus simple et plus sobre, impliquant tout le peuple de Dieu et sa
figure historique. Une Église plus semblable à son Seigneur qu’aux puissances
mondaines, déterminée à stimuler dans toute l’humanité un engagement concret
pour la résolution du grand problème de la pauvreté dans le monde
85. Saint Paul VI, lors de l’ouverture de la deuxième
session du Concile, reprit le thème voulu par son prédécesseur, c’est-à-dire le
fait que l’Église regarde avec un intérêt particulier « les pauvres,
les nécessiteux, les affligés, les affamés, les souffrants, les prisonniers,
c’est-à-dire toute l’humanité qui souffre et qui pleure : celle-ci lui
appartient, de droit évangélique ». [80] Lors de l’audience générale du 11 novembre 1964, il
souligna que « le pauvre est représentant du Christ » et, rapprochant
l’image du Seigneur présente dans les derniers à celle qui se manifeste chez le
Pape, il affirma : « La représentation du Christ dans le pauvre est
universelle, chaque pauvre reflète le Christ. Celle du Pape est personnelle.
[…] Le Pauvre et Pierre peuvent coïncider, ils peuvent être la même personne,
revêtue d’une double représentation, celle de la Pauvreté et celle de
l’Autorité ». [81] Le lien intrinsèque entre l’Église et les pauvres
était ainsi exprimé symboliquement avec une clarté inédite.
86. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, actualisant
l’héritage des Pères de l’Église , le Concile réaffirme avec
force la destination universelle des biens de la terre et la fonction sociale
de la propriété qui en découle : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle
contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les
biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous
[...]. C’est pourquoi l’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir
les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les
regarder aussi comme communes : en ce sens qu’elles puissent profiter non
seulement à lui, mais aussi aux autres. D’ailleurs, tous les hommes ont le
droit d’avoir une part suffisante de biens pour eux-mêmes et leur famille.
[...] Celui qui se trouve dans l’extrême nécessité a le droit de se procurer
l’indispensable à partir des richesses d’autrui. [...] De par sa nature même,
la propriété privée a aussi un caractère social, fondé dans la loi de commune
destination des biens. Là où ce caractère social n’est pas respecté, la propriété
peut devenir une occasion fréquente de convoitises et de graves désordres
». [82] Cette conviction est reprise par saint Paul VI dans
l’encyclique Populorum progressio, où nous
lisons que « nul n’est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe
son besoin, quand les autres manquent du nécessaire ». [83] Dans son discours aux Nations Unies, le Pape
Montini se présenta comme l’avocat des peuples pauvres [84] exhortant la communauté internationale à construire
un monde solidaire.
87. Avec saint Jean-Paul II, la relation préférentielle
de l’Église pour les pauvres s’est consolidée, du moins sur le plan doctrinal.
Son magistère a en effet reconnu que l’option pour les pauvres est une « forme
spéciale de primauté dans l’exercice de la charité chrétienne, dont toute la
tradition de l’Église témoigne ». [85] Dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, il
écrit également qu’aujourd’hui, étant donné la dimension mondiale
prise par la question sociale, « cet amour préférentiel, de même que les
décisions qu’il nous inspire, ne peut pas ne pas embrasser les multitudes
immenses des affamés, des mendiants, des sans-abri, des personnes sans
assistance médicale et, par-dessus tout, sans espérance d’un avenir meilleur :
on ne peut pas ne pas prendre acte de l’existence de ces réalités. Les ignorer
reviendrait à s’identifier au “riche bon vivant” qui feignait de ne pas
connaître Lazare le mendiant gisant près de sa porte (cf. Lc 16,
19-31) ». [86] Son enseignement sur le travail prend toute son
importance lorsque nous voulons réfléchir au rôle actif des pauvres dans le
renouveau de l’Église et de la société, en laissant derrière nous le
paternalisme de la simple assistance à leurs besoins immédiats. Dans
l’encyclique Laborem exercens, il
affirme que « le travail humain est une clé, et probablement la clé
essentielle, de toute la question sociale ». [87]
88. Face aux multiples crises qui ont marqué le début du
troisième millénaire, la lecture de Benoît XVI devient plus nettement
politique. Ainsi, dans la lettre encyclique Caritas in veritate, il
affirme que « l’on aime d’autant plus efficacement le prochain que l’on
travaille davantage en faveur du bien commun qui répond également à ses besoins
réels ». [88] Il observe de plus que « la faim ne dépend pas
tant d’une carence de ressources matérielles, que d’une carence de ressources
sociales, la plus importante d’entre elles étant de nature institutionnelle. Il
manque en effet un ensemble d’institutions économiques qui soit en mesure aussi
bien de garantir un accès à la nourriture et à l’eau, régulier et adapté du
point de vue nutritionnel, que de faire face aux nécessités liées aux besoins
primaires et aux urgences des véritables crises alimentaires, provoquées par
des causes naturelles ou par l’irresponsabilité politique nationale ou
internationale ». [89]
89. Le Pape François a reconnu combien, outre le
magistère des évêques de Rome au cours des dernières décennies, les prises de
position des Conférences Épiscopales nationales et régionales se sont
multipliées. Il a pu constater personnellement, par exemple, l’engagement
particulier de l’épiscopat latino-américain dans la réflexion sur la relation
de l’Église avec les pauvres. Après le Concile, dans presque tous les pays
d’Amérique latine, on a ressenti une forte identification de l’Église avec les
pauvres ainsi qu’une participation active à leur rédemption. C’était le cœur
même de l’Église qui s’émouvait devant tant de pauvres frappés par le chômage,
le sous-emploi, les salaires de misère, et contraints de vivre dans des
conditions misérables. Le martyre de saint Oscar Romero, archevêque de San
Salvador, a été à la fois un témoignage et une vigoureuse exhortation pour
l’Église. Il ressentait comme sien le drame de la grande majorité de ses
fidèles et les plaça au centre de son choix pastoral. Les Conférences de
l’Épiscopat latino-américain à Medellín, Puebla, Saint-Domingue et Aparecida
constituent également des étapes importantes pour l’Église tout entière.
Moi-même, qui ai été missionnaire au Pérou pendant de longues années, je dois
beaucoup à ce cheminement de discernement ecclésial, que le Pape François a su
habilement relier à celui des autres Églises particulières, notamment celles du
Sud global. Je voudrais maintenant reprendre deux thèmes spécifiques de ce
magistère épiscopal.
Des Structures de péché qui créent pauvreté et inégalités
extrêmes
90. À Medellín, les évêques se sont prononcés en faveur
de l’option préférentielle pour les pauvres : « Le Christ, notre Sauveur,
n’a pas seulement aimé les pauvres. Bien plus, “étant riche, il s’est fait
pauvre”, il a vécu dans la pauvreté, il a centré sa mission sur l’annonce de
leur libération et il a fondé son Église comme signe de cette pauvreté parmi
les hommes. [...] La pauvreté de tant de frères demande justice, solidarité,
témoignage, engagement, effort et dépassement pour que s’accomplisse pleinement
la mission salvifique confiée par le Christ ». [90] Les évêques affirment avec force que l’Église, pour
être pleinement fidèle à sa vocation, doit non seulement partager la condition
des pauvres, mais aussi se mettre à leurs côtés et s’engager activement pour
leur promotion intégrale. Face à l’aggravation de la misère en Amérique latine,
la Conférence de Puebla confirma les décisions de Medellín en vue d’une option
franche et prophétique en faveur des pauvres et qualifia les structures
d’injustice de “péché social”.
91. La charité est une force qui change la réalité, une
authentique puissance historique de changement. C’est à cette source que doit
puiser tout engagement visant à « résoudre les causes structurelles de la
pauvreté » [91] et à le mettre en œuvre de toute urgence. Je
souhaite donc « que s’accroisse le nombre d’hommes politiques capables
d’entrer dans un authentique dialogue qui s’oriente efficacement pour soigner
les racines profondes, et non l’apparence, des maux de notre monde » [92], car « il s’agit d’écouter le cri de peuples
entiers, des peuples les plus pauvres de la terre ». [93]
92. Il est donc nécessaire de continuer à dénoncer la
“dictature d’une économie qui tue” et de reconnaître qu’« alors que les
gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se
situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette minorité
heureuse. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie
absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le
droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien
commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui
impose ses lois et ses règles de façon unilatérale et implacable ». [94] Bien qu’il existe différentes théories qui tentent
de justifier l’état actuel des choses ou d’expliquer que la rationalité
économique exige que nous attendions que les forces invisibles du marché
résolvent tout, la dignité de toute personne humaine doit être respectée
maintenant, pas demain, et la situation de misère de tant de personnes à qui
cette dignité est refusée doit être un rappel constant à notre conscience.
93. Dans l’encyclique Dilexit nos, le Pape
François a rappelé que le péché social prend forme comme “structure de péché”
dans la société, qui « est souvent ancrée dans une mentalité dominante qui
considère normal ou rationnel ce qui n’est rien d’autre que de l’égoïsme et de
l’indifférence. Ce phénomène peut être défini comme une aliénation sociale
». [95] Il devient normal d’ignorer les pauvres et de vivre
comme s’ils n’existaient pas. Le choix semble raisonnable d’organiser
l’économie en demandant des sacrifices au peuple pour atteindre certains
objectifs qui concernent les puissants. Pendant ce temps, seules les “miettes”
qui tomberont sont promises aux pauvres jusqu’à ce qu’une nouvelle crise
mondiale les ramène à leur situation antérieure. C’est une véritable aliénation
qui conduit à ne trouver que des excuses théoriques et à ne pas chercher à résoudre
aujourd’hui les problèmes concrets de ceux qui souffrent. Saint Jean-Paul II le
disait déjà : « Une société est aliénée quand, dans les formes de son
organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend plus
difficile la réalisation de ce don et la constitution de cette solidarité entre
les hommes ». [96]
94. Nous devons nous engager davantage à résoudre les
causes structurelles de la pauvreté. C’est une urgence qui « ne peut attendre,
non seulement en raison d’une exigence pragmatique d’obtenir des résultats et
de mettre en ordre la société, mais pour la guérir d’une maladie qui la rend
fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les
plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés
seulement comme des réponses provisoires ». [97] Le manque d’équité « est la racine des maux de la
société ». [98] En effet, « on s’aperçoit bien des fois que, de
fait, les droits humains ne sont pas les mêmes pour tout le monde ». [99]
95. Il arrive que « dans le modèle actuel de
“succès” et de “droit privé”, il ne semble pas que cela ait un sens de
s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins
pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie ». [100] La question qui revient est toujours la même :
les moins pourvus ne sont-ils pas des personnes humaines ? Les faibles
n’ont-ils pas la même dignité que nous ? Ceux qui sont nés avec moins de
possibilités ont-ils moins de valeur en tant qu’êtres humains, doivent-ils se
contenter de survivre ? La réponse que nous apportons à ces questions
détermine la valeur de nos sociétés et donc notre avenir. Soit nous
reconquérons notre dignité morale et spirituelle, soit nous tombons dans un
puits d’immondices. Si nous ne nous arrêtons pas pour prendre les choses au
sérieux, nous continuerons, de manière explicite ou dissimulée, à
« légitimer le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le
droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser,
parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle
consommation ». [101]
96. Parmi les questions structurelles que l’on ne peut
imaginer résoudre d’en haut et qui doivent être prises en compte au plus vite,
il y a celle des lieux, des espaces, des maisons, des villes où vivent et
marchent les pauvres. Nous le savons : « Comme elles sont belles les
villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont
différents, et qui font de cette intégration un nouveau facteur de
développement ! Comme elles sont belles les villes qui, même dans leur
architecture, sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et
favorisent la reconnaissance de l’autre ». [102] En même temps, « nous ne pouvons pas ne pas
prendre en considération les effets de la dégradation de l’environnement, du
modèle actuel de développement et de la culture du déchet, sur la vie des
personnes ». [103] En effet, « la détérioration de
l’environnement et celle de la société affectent d’une manière spéciale les
plus faibles de la planète ». [104]
97. Il incombe donc à tous les membres du Peuple de Dieu
de faire entendre, même de différentes manières, une voix qui réveille, qui
dénonce, qui s’expose même au risque de passer pour des “idiots”. Les
structures d’injustice doivent être reconnues et détruites par la force du
bien, par un changement de mentalités, mais aussi, avec l’aide des sciences et
de la technique, par le développement de politiques efficaces pour la
transformation de la société. Il faut toujours se rappeler que la proposition
de l’Évangile n’est pas seulement celle d’une relation individuelle et intime
avec le Seigneur. La proposition est plus large : « elle est le
Royaume de Dieu (cf. Lc 4, 43) ; il s’agit d’aimer
Dieu qui règne dans le monde. Dans la mesure où il réussira à régner parmi
nous, la vie sociale sera un espace de fraternité, de justice, de paix, de
dignité pour tous. Donc, aussi bien l’annonce que l’expérience chrétienne
tendent à provoquer des conséquences sociales. Cherchons son
Royaume ». [105]
98. Enfin, un document qui, au départ, n’a pas été bien
accueilli par tous, nous offre une réflexion toujours d’actualité :
« Aux défenseurs de “l’orthodoxie”, on adresse parfois le reproche de
passivité, d’indulgence ou de complicité coupables à l’égard de situations
d’injustice intolérables et de régimes politiques qui entretiennent ces
situations. La conversion spirituelle, l’intensité de l’amour de Dieu et du
prochain, le zèle pour la justice et pour la paix, le sens évangélique des
pauvres et de la pauvreté, sont requis de tous, et tout spécialement des
pasteurs et des responsables. Le souci de la pureté de la foi ne va pas sans le
souci d’apporter, par une vie théologale intégrale, la réponse d’un témoignage
efficace de service du prochain, et tout particulièrement du pauvre et de
l’opprimé ». [106]
Les pauvres comme sujets
99. Un don fondamental pour le cheminement de l’Église
universelle est représenté par le document de la Conférence d’Aparecida, dans
lequel les évêques latino-américains ont expliqué que le choix préférentiel de
l’Église pour les pauvres « est inscrit dans la foi christologique en ce
Dieu qui s’est fait pauvre pour nous, pour nous enrichir de sa
pauvreté ». [107] Le document replace la mission dans le contexte
actuel d’un monde globalisé marqué par de nouveaux déséquilibres
dramatiques, [108] et les évêques écrivent dans le message final
: « Les disparités criantes entre riches et pauvres nous invitent à
travailler davantage à être des disciples qui sachent dresser pour tous la
table de la vie, la table de tous les fils et filles du Père, une table
ouverte, accueillante, où il ne manque personne. C’est pourquoi nous
réaffirmons notre option préférentielle et évangélique en faveur des
pauvres ». [109]
100. Dans le même temps, le document, approfondissant un
thème déjà présent dans les Conférences précédentes de l’épiscopat
latino-américain, insiste sur la nécessité de considérer les communautés
marginalisées comme des sujets capables de créer leur propre
culture, plutôt que comme des objets de bienfaisance. Cela
implique que ces communautés ont le droit de vivre l’Évangile, de célébrer et
de communiquer la foi selon les valeurs présentes dans leurs cultures.
L’expérience de la pauvreté leur donne la capacité de reconnaître des aspects
de la réalité que d’autres ne réussissent pas à voir, et c’est pourquoi la
société a besoin de les écouter. Il en va de même pour l’Église qui doit
évaluer positivement leur manière “populaire” de vivre la foi. Un beau texte du
document final d’Aparecida nous aide à réfléchir sur ce point afin de trouver
la bonne attitude : « C’est seulement la fréquentation des pauvres
qui fait que nous devenons leurs amis, qui nous permet d’apprécier profondément
leurs valeurs d’aujourd’hui, leurs légitimes désirs et leur manière propre de
vivre la foi. [...] Jour après jour, les pauvres seront sujets de
l’évangélisation et de la promotion humaine intégrale : car ils éduquent leurs
enfants dans la foi, ils vivent une constante solidarité entre parents et
voisins, ils cherchent Dieu continuellement et donnent vie à la marche de
l’Église. À la lumière de l’Évangile, nous reconnaissons leur immense dignité
et leur valeur sacrée aux yeux du Christ, lui qui fut pauvre comme eux et exclu
comme eux. À partir de cette expérience croyante, nous partagerons avec eux la
défense de leurs droits ». [110]
101. Tout cela implique la présence d’un aspect dans
l’option pour les pauvres que nous devons constamment garder à l’esprit :
cette option exige en effet de nous « une attention à l’autre […]. Cette
attention aimante est le début d’une véritable préoccupation pour sa personne,
à partir de laquelle je désire chercher effectivement son bien. Cela implique
de valoriser le pauvre dans sa bonté propre, avec sa manière d’être, avec sa
culture, avec sa façon de vivre la foi. Le véritable amour est toujours contemplatif,
il nous permet de servir l’autre non par nécessité ni par vanité, mais parce
qu’il est beau, au-delà de ses apparences. […] C’est seulement à partir de
cette proximité réelle et cordiale que nous pouvons les accompagner comme il
convient sur leur chemin de libération ». [111] C’est pourquoi j’adresse mes sincères remerciements
à tous ceux qui ont choisi de vivre parmi les pauvres : ceux qui ne se
contentent pas de leur rendre visite de temps en temps, mais qui vivent avec
eux et comme eux. C’est une option qui doit trouver sa place parmi les formes
les plus élevées de la vie évangélique.
102. Dans cette perspective, il apparaît clairement qu’
« il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser » [112] par les pauvres, et que nous reconnaissions tous
« la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux
». [113] Ayant grandi dans une extrême précarité, apprenant
à survivre dans les conditions les plus défavorables, faisant confiance à Dieu
avec la certitude que personne d’autre ne les prend au sérieux, s’aidant
mutuellement dans les moments les plus sombres, les pauvres ont appris beaucoup
de choses qu’ils gardent dans le mystère de leur cœur. Ceux d’entre nous qui
n’ont pas connu les expériences similaires d’une vie vécue à la limite ont
certainement beaucoup à recevoir de cette source de sagesse qu’est l’expérience
des pauvres. Ce n’est qu’en mettant en relation nos plaintes avec leurs
souffrances et leurs privations que nous pouvons recevoir une réprimande qui
nous invite à simplifier notre vie.
CINQUIÈME CHAPITRE
UN DÉFI PERMANENT
103. J’ai voulu rappeler cette histoire bimillénaire
d’attention ecclésiale envers les pauvres et avec les pauvres pour montrer
qu’elle fait partie intégrante du cheminement ininterrompu de l’Église. Le
souci des pauvres fait partie de la grande Tradition de l’Église comme un phare
lumineux qui, à partir de l’Évangile, a éclairé les cœurs et les pas des
chrétiens de tous les temps. C’est pourquoi nous devons sentir l’urgence
d’inviter chacun à entrer dans ce fleuve de lumière et de vie qui jaillit de la
reconnaissance du Christ dans le visage des nécessiteux et des souffrants.
L’amour des pauvres est un élément essentiel de l’histoire de Dieu avec nous
et, du cœur même de l’Église, il jaillit comme un appel continu aux cœurs des
croyants, aussi bien des communautés que des fidèles individuels. En tant que
Corps du Christ, l’Église ressent comme sa “chair” propre la vie des pauvres,
lesquels sont une partie privilégiée du peuple en marche. C’est pourquoi
l’amour des pauvres – quelle que soit la forme sous laquelle se manifeste cette
pauvreté – est la garantie évangélique d’une Église fidèle au cœur de Dieu. En
effet, tout renouveau ecclésial a toujours eu parmi ses priorités cette
attention préférentielle envers les pauvres, une attention qui se distingue, aussi
bien dans ses motivations que dans son style, de l’activité de n’importe quelle
autre organisation humanitaire.
104. Le chrétien ne peut pas considérer les pauvres
seulement comme un problème social : ils sont une “question de
famille” ; ils sont “des nôtres”. La relation avec eux ne peut pas être
réduite à une activité ou à une fonction de l’Église. Comme l’enseigne la
Conférence d’Aparecida : « On demande de consacrer du temps aux
pauvres, de leur prêter une aimable attention, de les écouter avec intérêt, de
les accompagner dans les moments plus difficiles ; de les choisir eux,
pour partager des heures, des semaines ou des années de notre vie, en
cherchant, à partir d’eux, à transformer leur situation. Nous ne pouvons
oublier que Jésus lui-même l’a proposé, dans sa manière d’agir et de
parler ». [114]
De nouveau le bon Samaritain
105. La culture dominante au début de ce millénaire
pousse à abandonner les pauvres à leur sort, à ne pas les considérer dignes
d’attention et encore moins de reconnaissance. Dans l’encyclique Fratelli tutti, le Pape
François nous a invités à réfléchir sur la parabole du bon Samaritain
(cf. Lc 10, 25-37), précisément pour approfondir ce point.
Dans la parabole, en effet, nous voyons que, face à cet homme blessé et
abandonné sur le bord de la route, ceux qui passent ont des attitudes
différentes. Seul le bon Samaritain s’occupe de lui. Alors revient la question
qui interpelle chacun personnellement : « À qui
t’identifies-tu ? Cette question est crue, directe et capitale. Parmi ces
personnes à qui ressembles-tu ? Nous devons reconnaître la tentation qui
nous guette de nous désintéresser des autres, surtout des plus faibles.
Disons-le, nous avons progressé sur plusieurs plans, mais nous sommes
analphabètes en ce qui concerne l’accompagnement, l’assistance et le soutien
aux plus fragiles et aux plus faibles de nos sociétés développées. Nous sommes habitués
à regarder ailleurs, à passer outre, à ignorer les situations jusqu’à ce
qu’elles nous touchent directement ». [115]
106. Et cela nous fait beaucoup de bien de découvrir que
cette scène du bon Samaritain se répète encore aujourd’hui. Rappelons-nous une
situation actuelle : « Quand je rencontre une personne dormant
exposée aux intempéries, dans une nuit froide, je peux considérer que ce tas
est un imprévu qui m’arrête, un délinquant désœuvré, un obstacle sur mon
chemin, un aiguillon gênant pour ma conscience, un problème que doivent
résoudre les hommes politiques, et peut-être même un déchet qui pollue l’espace
public. Ou bien je peux réagir à partir de la foi et de la charité, et
reconnaître en elle un être humain doté de la même dignité que moi, une
créature infiniment aimée par le Père, une image de Dieu, un frère racheté par
Jésus-Christ. C’est cela être chrétien ! Est-il possible de comprendre la
sainteté en dehors de cette reconnaissance vivante de la dignité de tout être
humain ? ». [116] Que fit le bon Samaritain ?
107. La question est urgente car elle nous aide à prendre
conscience d’une grave lacune dans nos sociétés et même dans nos communautés
chrétiennes. Le fait est que de nombreuses formes d’indifférence que nous
constatons aujourd’hui sont « des signes d’un mode de vie répandu qui se
manifeste de diverses manières, peut-être plus subtiles. De plus, comme nous
sommes tous obnubilés par nos propres besoins, voir quelqu’un souffrir nous
dérange, nous perturbe, parce que nous ne voulons pas perdre notre temps à régler
les problèmes d’autrui. Ce sont les symptômes d’une société qui est malade
parce qu’elle cherche à se construire en tournant le dos à la souffrance. Mieux
vaut ne pas tomber dans cette misère. Regardons le modèle du bon
Samaritain ». [117] Les derniers mots de la parabole évangélique –
« va, toi aussi, fais de même » ( Lc 10, 37) – sont
un commandement qu’un chrétien doit entendre résonner chaque jour dans son
cœur.
Un défi incontournable pour l’Église d’aujourd’hui
108. À une époque particulièrement difficile pour
l’Église de Rome, alors que les institutions impériales s’effondraient sous la
pression des barbares, le Pape saint Grégoire le Grand avertissait ainsi ses
fidèles : « Chaque jour, si nous cherchons bien, nous trouvons
Lazare ; chaque jour nous voyons Lazare, même sans le chercher. Voici que
les pauvres se présentent à nous ; importuns ils nous prient, eux qui
seront un jour nos intercesseurs. […] Ne perdez donc pas le temps de la miséricorde,
ne négligez pas les remèdes que vous avez reçus ». [118] Il défiait courageusement les préjugés répandus à
l’égard des pauvres, qui les considéraient comme responsables de leur propre
misère : « Quand vous voyez des pauvres accomplir des actes
répréhensibles, ne les méprisez pas et ne désespérez pas, car peut être le feu
de la pauvreté purifie-t-il en eux les traces laissées par une très légère
malice ». [119] Il n’est pas rare que le bien-être nous rende
aveugles, au point de penser que notre bonheur ne peut se réaliser que si nous
parvenons à nous passer des autres. En cela, les pauvres peuvent être pour nous
comme des maîtres silencieux, ramenant notre orgueil et notre arrogance à une
juste humilité.
109. S’il est vrai que les pauvres sont soutenus par ceux
qui ont des moyens économiques, on peut également affirmer avec certitude
l’inverse. C’est une expérience surprenante attestée par la tradition
chrétienne et qui devient un véritable tournant dans notre vie personnelle,
quand nous nous rendons compte que ce sont précisément les pauvres qui nous
évangélisent. De quelle manière ? Dans le silence de leur condition,
ceux-ci nous confrontent à notre faiblesse. La personne âgée, par exemple, de
par la fragilité de son corps, nous rappelle notre vulnérabilité, même si nous
essayons de la cacher derrière le bien-être ou les apparences. De plus, les
pauvres nous font réfléchir sur l’inconsistance de cet orgueil agressif avec
lequel nous affrontons souvent les difficultés de la vie. En substance, ils
révèlent notre précarité et la vacuité d’une vie en apparence protégée et sûre.
À ce propos, écoutons à nouveau saint Grégoire le Grand : « Que
personne ne s’estime donc en sécurité en disant : “je ne prends pas le bien
d’autrui, je jouis de biens reçus licitement”, puisque ce riche n’a pas été
puni pour avoir pris le bien d’autrui, mais parce qu’ayant reçu des biens, il
s’est oublié lui-même de façon coupable. Ce qui l’a livré à l’enfer c’est aussi
le fait qu’il n’a éprouvé aucune crainte dans son opulence, qu’il a fait servir
les dons reçus à son orgueil, qu’il a ignoré la tendresse et la compassion
». [120]
110. Pour nous chrétiens, la question des pauvres nous
ramène à l’essentiel de notre foi. L’option préférentielle pour les pauvres,
c’est-à-dire l’amour de l’Église envers eux, comme l’enseignait saint Jean-Paul
II, « est capitale et fait partie de sa tradition constante, la pousse à
se tourner vers le monde dans lequel, malgré le progrès technique et
économique, la pauvreté menace de prendre des proportions
gigantesques ». [121] La réalité est que, pour les chrétiens, les pauvres
ne sont pas une catégorie sociologique, mais la chair même du Christ. En effet,
il ne suffit pas d’énoncer de manière générale la doctrine de l’incarnation de
Dieu. Pour entrer véritablement dans ce mystère, il faut préciser que le
Seigneur s’est fait chair, qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il est malade et
emprisonné. « Une Église pauvre pour les pauvres commence par aller vers
la chair du Christ. Si nous allons vers la chair du Christ, nous commençons à comprendre
quelque chose, à comprendre ce qu’est cette pauvreté, la pauvreté du Seigneur.
Et cela n’est pas facile ». [122]
111. Le cœur de l’Église, de par sa nature même, est
solidaire avec ceux qui sont pauvres, exclus et marginalisés, ceux qui sont
considérés comme des “rebuts” de la société. Les pauvres sont au centre même de
l’Église, car c’est de « notre foi au Christ qui s’est fait pauvre, et
toujours proche des pauvres et des exclus, [que] découle la préoccupation pour
le développement intégral des plus abandonnés de la société ». [123] Il y a au cœur de chacun des fidèles
« l’exigence d’écouter ce cri [qui] vient de l’œuvre libératrice de la
grâce elle-même en chacun de nous ; il ne s’agit donc pas d’une mission
réservée seulement à quelques-uns ». [124]
112. On constate parfois dans certains mouvements ou
groupes chrétiens un manque, voire une absence, d’engagement pour le bien
commun de la société et, en particulier, pour la défense et la promotion des
plus faibles et des plus défavorisés. Il convient de rappeler que la religion,
en particulier la religion chrétienne, ne peut se limiter à la sphère privée
comme si elle n’avait pas à se préoccuper des problèmes touchant la société
civile et les événements qui intéressent les citoyens. [125]
113. En réalité, « toute communauté d’Église, dans
la mesure où elle prétend rester tranquille sans se préoccuper de manière
créative et sans coopérer avec efficacité pour que les pauvres vivent avec
dignité et pour l’intégration de tous, court le risque de se désagréger, même
si elle s’occupe de thèmes sociaux ou de critique aux gouvernements. Elle
finira par être facilement dominée par la mondanité spirituelle, dissimulée
sous des pratiques religieuses, avec des réunions infécondes et des discours
vides ». [126]
114. Nous ne parlons pas seulement de l’assistance et du
nécessaire combat pour la justice. Les croyants doivent rendre compte d’une
autre forme d’incohérence à l’égard des pauvres. En vérité, « la pire
discrimination dont souffrent les pauvres est le manque d’attention spirituelle
[...]. L’option préférentielle pour les pauvres doit se traduire principalement
par une attention religieuse préférentielle et prioritaire ». [127] Or cette attention spirituelle aux pauvres est
remise en question par certains préjugés, y compris chez les chrétiens, parce
que nous nous sentons plus à l’aise sans les pauvres. Certains continuent à
dire : “Notre tâche est de prier et d’enseigner la vraie doctrine”. Mais,
en dissociant cet aspect religieux de la promotion intégrale, ils ajoutent que
seul le gouvernement devrait s’occuper d’eux, ou qu’il vaudrait mieux les
laisser dans la misère, en leur apprenant plutôt à travailler. Quelques fois,
on adopte des critères pseudo-scientifiques pour affirmer que la liberté du
marché conduira spontanément à la solution du problème de la pauvreté. Ou même
on choisit une pastorale des soi-disant élites, en soutenant qu’au
lieu de perdre son temps avec les pauvres, il vaut mieux prendre soin des
riches, des puissants et des professionnels afin qu’à travers eux l’on puisse
parvenir à des solutions plus efficaces. Il est facile de saisir la mondanité
qui se cache derrière ces opinions : elles nous conduisent à regarder la
réalité au moyen de critères superficiels et dépourvus de toute lumière
surnaturelle, en privilégiant des fréquentations qui nous rassurent et en
recherchant des privilèges qui nous arrangent.
Donner, encore aujourd’hui
115. Il convient de dire un dernier mot sur l’aumône, qui
n’a pas bonne réputation aujourd’hui, souvent même parmi les croyants. Non
seulement elle est rarement pratiquée, mais elle est parfois même méprisée. Je
répète d’une part que l’aide la plus importante à une personne pauvre consiste
à l’aider à trouver un bon travail, afin qu’elle puisse gagner sa vie de
manière plus conforme à sa dignité en développant ses capacités et en offrant
ses efforts personnels. Le fait est que « le manque de travail c’est beaucoup
plus que le manque d’une source de revenus pour vivre. Le travail c’est aussi
cela, mais il représente beaucoup, beaucoup plus. En travaillant, nous devenons
davantage des personnes, notre humanité fleurit, les jeunes ne deviennent
adultes qu’en travaillant. La Doctrine sociale de l’Église a toujours considéré
le travail humain comme une participation à la création qui continue chaque
jour, également grâce aux mains, à l’esprit et au cœur des
travailleurs ». [128] D’autre part, si cette possibilité concrète
n’existe pas encore, nous ne devons pas courir le risque de laisser une
personne abandonnée à son sort, sans ce qui est indispensable pour vivre
dignement. Et donc, l’aumône reste, entre-temps, un moment nécessaire de
contact, de rencontre et d’identification à la condition d’autrui.
116. Il est évident, pour ceux qui aiment vraiment, que
l’aumône ne dégage pas les autorités compétentes de leurs responsabilités, ni
n’élimine l’engagement organisationnel des institutions, ni ne remplace la
lutte légitime pour la justice. Mais elle invite au moins à s’arrêter et à
regarder la personne pauvre en face, à la toucher et à partager avec elle
quelque chose de soi-même. En tout état de cause, l’aumône, même modeste,
apporte un peu de pietas dans une vie sociale où chacun court
après son intérêt personnel. Le Livre des Proverbes dit : « L’homme
bienveillant sera béni, car il donne de son pain au pauvre » (Pr 22,
9).
117. Tant l’Ancien que le Nouveau Testament contiennent
de véritables hymnes à l’aumône : « Sois indulgent pour les
malheureux, ne leur fais pas attendre tes aumônes. [...] Serre tes aumônes dans
tes greniers, elles te délivreront de tout malheur » (Sir 29,
8.12). Et Jésus reprend cet enseignement : « Vendez vos biens et
donnez-les en aumône ; faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un
trésor inépuisable dans les cieux » (Lc 12, 33).
118. On attribue à saint Jean
Chrysostome l’expression : « L’aumône est l’aile de la prière. Si
donc tu ne donnes pas une aile à ta prière, elle ne vole pas ». [129] Et saint Grégoire de Nazianze concluait l’un de ses
célèbres discours par ces mots : « Si donc vous m’écoutez, serviteurs
du Christ, frères et cohéritiers, pendant qu’il en est encore temps, visitons
le Christ, soignons le Christ, nourrissons le Christ, habillons le Christ,
accueillons le Christ, honorons le Christ, non seulement avec une table, comme
certains, avec des onguents, comme Marie, avec un tombeau, comme Joseph
d’Arimathie, par des rites funéraires, comme Nicodème, qui n’aimait le Christ
qu’à moitié, par l’or, l’encens et la myrrhe, comme les mages, mais puisque le
Maître de tout veut la miséricorde et non le sacrifice [...], offrons-la-lui
dans les pauvres, afin qu’à notre départ d’ici, ils nous accueillent dans les
tentes éternelles ». [130]
119. L’amour et les convictions les plus profondes
doivent être nourris, et cela se fait par des gestes. Rester dans le monde des
idées et des discussions, sans gestes personnels, fréquents et sincères, sera
la ruine de nos rêves les plus précieux. Pour cette simple raison, en tant que
chrétiens, ne renonçons pas à l’aumône. Un geste qui peut être fait de
différentes manières, et que nous pouvons essayer de faire de la manière la
plus efficace possible, mais nous devons le faire. Et il vaudra toujours mieux
faire quelque chose que ne rien faire. Dans tous les cas, cela touchera notre
cœur. Ce ne sera pas la solution à la pauvreté dans le monde, qui doit être
recherchée avec intelligence, lutte et engagement social. Mais nous avons
besoin de nous exercer à l’aumône pour toucher la chair souffrante des pauvres.
120. L’amour chrétien brise toutes les barrières,
rapproche ceux qui sont éloignés, unit les étrangers, rend familiers les
ennemis, franchit des abîmes humainement insurmontables, pénètre dans les
replis les plus cachés de la société. De par sa nature, l’amour chrétien est
prophétique, il accomplit même des miracles, il n’a pas de limites : il
est pour l’impossible. L’amour est avant tout une façon de concevoir la vie,
une façon de la vivre. Eh bien, une Église qui ne met pas de limites à l’amour,
qui ne connaît pas d’ennemis à combattre, mais seulement des hommes et des
femmes à aimer, est l’Église dont le monde a besoin aujourd’hui.
121. Que ce soit par votre travail, votre lutte pour
changer les structures sociales injustes, ou encore par ce geste d’aide simple,
très personnel et proche, il sera possible pour ce pauvre de sentir que les
paroles de Jésus s’adressent à lui : « Je t’ai aimé » (Ap 3,
9).
Fait à Rome, près de Saint-Pierre, le 4 octobre, mémoire
de Saint François d’Assise, de l’année 2025, la première de mon Pontificat.
LÉON PP. XIV
____________________
[1] François, Lett. enc. Dilexit nos (24
octobre 2024), n. 170: AAS 116 (2024), 1422.
[2] Ibid., n. 171: AAS 116
(2024), 1422-1423.
[3] Id., Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19
mars 2018), 96: AAS 110 (2018), 1137.
[4] François, Rencontre avec les représentants des media (16
mars 2013): AAS 105 (2013), 381.
[5] J. Bergoglio – A. Skorka, Sobre
el cielo y la tierra, Buenos Aires 2013, 214 .
[6] S. Paul VI, Homélie de la Messe de la dernière session
publique du Concile œcuménique Vatican II (7 décembre
1965): AAS 58 (1966), 55-56.
[7] Cf. François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 187: AAS 105 (2013), 1098.
[8] Ibid., 212: AAS 105
(2013), 1108
[9] Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3
octobre 2020), 23: AAS 112 (2020), 977.
[10] Ibid., 21: AAS 112
(2020), 976.
[11] Conseil des Communautés Européennes,
Décision (85/8/CEE) concernant une action communautaire spécifique de
lutte contre la pauvreté (19 décembre 1984), art 1, § 2: Journal
officiel des Communautés Européennes, N. L 2/24.
[12] Cf. S. Jean-Paul II, Catéchèse (27
octobre 1999): L’Osservatore Romano, 28 octobre 1999, 4.
[13] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 197: AAS 105 (2013), 1102.
[14] Cf. Id., Message pour la 5èmeJournée
mondiale des pauvres (13 juin 2021), 3: AAS 113
(2021), 691: « Jésus est non seulement du côté des pauvres, mais partage
avec eux le même sort. C’est aussi un enseignement fort pour ses
disciples de tous les temps ».
[15] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 186: AAS 105 (2013), 1098.
[16] Id., Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19
mars 2018), 95: AAS 110 (2018), 1137.
[17] Ibid,
97: AAS 110 (2018), 1137.
[18] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 194: AAS 105 (2013), 1101.
[19] François, Rencontre avec les représentants des
médias (16 mars 2013): AAS 105 (2013),
381.
[20] Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen Gentium, 8.
[21] François, Exhort. ap. Evangelii Gaudium (24
novembre 2013), 48: AAS 105 (2013), 1040.
[22] Dans ce chapitre, nous proposons quelques exemples
de sainteté qui ne prétendent pas être exhaustifs mais qui illustrent plutôt
cette attention aux pauvres qui a toujours caractérisé la présence de l'Église
dans le monde. Une réflexion approfondie sur l'histoire de cette attention aux
plus démunis se trouve dans le livre de V. Paglia, Storia della povertà,
Milan 2014.
[23] Cf. S. Ambroise, De officiis ministrorum I,
chap. 41, 205-206: CCSL 15, Turnhout 2000, 76-77; II, chap.
28, 140-143: CCSL 15, 148-149.
[24] Ibid., II, chap. 28, 140
: PL 16, 149.
[25] Ibid.
[26] Ibid., II, chap. 28, 142
: PL 16, 150.
[27] S. Ignace d’Antioche, Epistula
ad Smyrnaeos, 6, 2: SCh 10bis, Paris 2007, 136-138.
[28] S. Polycarpe, Epistula
ad Philippenses, 6, 1: SCh 10bis, 186.
[29] S. Justin, Apologia prima, 67,
6-7: SCh 507, Paris 2006, 310.
[30] S. Jean Chrysostome, Homiliae in Matthaeum, 50,
3: PG 58, Paris 1862, 508.
[31] Ibid., 50, 4 : PG
58, 509.
[32] Id., Homilia in Epistula
ad Hebraeos 11, 3: PG 63, Paris 1862, 94.
[33] Id., Homilia II de
Lazaro, 6: PG 48, Paris 1862, 992.
[34] S. Ambroise, De Nabuthae, 12, 53: CSEL 32/2,
Prague-Vienne-Leipzig 1897, 498.
[35] S. Augustin, Enarrationes in Psalmos,
125, 12: CSEL 95/3, Vienne 2001, 181.
[36] Id., Sermo LXXXVI,
5: CCSL 41Ab, Turnhout 2019, 411-412.
[37] Pseudo-Agostino, Sermo
CCCLXXXVIII, 2: PL 39, Paris 1862, 1700.
[38] S. Cyprien, De mortalitate, 16: CCSL 3A,
Turnhout 1976, 25.
[39] François, Message pour la 30èmeJournée
Mondiale des Malades (10 décembre 2021), 3: AAS 114
(2022), 51.
[40] S. Camille de Lellis, Règle de l’Ordre des
Clercs Réguliers Ministres des Infirmes, n. 27: M. Vanti (ed.), Scritti
di San Camillo de Lellis, Milan 1965, 67.
[41] S. Louise de Marillac, Lettre aux sœurs
Claude Carré et Marie Gaudoin (28 novembre 1657): E. Charpy
(ed.), Sainte Louise de Marillac. Écrits, Paris 1983, 576.
[42] S. Basile le Grand, Regulae fusius
tractatae, 37, 1: PG 31, Paris 1857, 1009 C-D.
[43] Regula Benedicti, 53, 15: SCh 182,
Paris 1972, 614.
[44] S. Jean Cassien, Collationes, XIV,
10: CSEL 13, Vienne 2004, 410.
[45] Benoît XVI, Catéchèse (21
octobre 2009): L’Osservatore Romano, 22 ottobre 2009, 1.
[46] Cf. Innocent III, Bulle Operante divinae
dispositionis – Règle Primitive des Trinitaires (17
décembre 1198), 2: J.L. Aurrecoechea – A. Moldón (edd.), Fuentes
históricas de la Orden Trinitaria (s. XII-XV), Cordoue 2003, 6: « Tous les
biens, quelle que soit leur provenance légitime, doivent être divisés en trois
parts égales ; et dans la mesure où deux parts suffisent, ils doivent servir à
accomplir des œuvres de miséricorde, ainsi qu'à assurer une subsistance modérée
à eux-mêmes et aux domestiques qui sont à leur service par nécessité.
Cependant, la troisième part doit être réservée à la rançon des prisonniers en
raison de leur foi en Christ ».
[47] Cf. Constitution de l’Ordre des Mercédaires,
n.14: Orden de la Beata Virgen María de la Merced, Regla y
Constituciones, Rome 2014, 53: « Pour accomplir cette mission, poussés par
la charité, nous nous consacrons à Dieu par un vœu particulier, appelé de
Rédemption, en vertu duquel nous promettons de donner notre vie, si nécessaire,
comme le Christ l'a donnée pour nous, afin de sauver les chrétiens qui se
trouvent en danger extrême de perdre leur foi dans les nouvelles formes
d'esclavage ».
[48] Cf. S. Jean-Baptiste de la Conception, La
regla de la Orden de la Santísima Trinidad, XX, 1: BAC
Maior 60, Madrid 1999, 90: « En cela, les pauvres et les prisonniers
sont comme le Christ, sur qui reposent les douleurs du monde [...]. Ce saint
Ordre de la Très Sainte Trinité les appelle et les invite à venir boire l'eau
du Sauveur, ce qui signifie que, si le Christ suspendu à la croix a été la
rédemption et le salut des hommes, l'Ordre a pris cette rédemption et veut la
distribuer aux pauvres et sauver et libérer les prisonniers ».
[49] Cf. Id ., El recogimiento
interior, XL, 4: BAC Maior 48, Madrid 1995, 689: « Le
libre arbitre rend l'homme libre et maître parmi toutes les créatures, mais,
que Dieu me vienne en aide, combien sont ceux qui, par ce biais, deviennent
esclaves et prisonniers du diable, emprisonnés et enchaînés par leurs passions
et leurs convoitises ».
[50] François, Message pour la 48ème Journée
Mondiale de la Paix (8 décembre 2014), 3: AAS 107
(2015), 69.
[51] Id., Rencontre avec les agents de police
pénitentiaire, les détenus et les bénévoles (Vérone, 18 mai
2024): AAS 116 (2024), 766.
[52] Honorius III, Bulle Solet annuere - Regula
bullata (29 novembre 1223), chap. VI: SCh 285, Paris
1981, 192.
[53] Cf. Grégoire IX, Bulle Sicut manifestum est (17
septembre 1228), 7: SCh 325, Paris 1985, 200: « Sicut igitur
supplicastis, altissimae paupertatis propositum vestrum favore apostolico
roboramus, auctoritate vobis praesentium indulgentes, ut recipere possessiones
a nullo compelli possitis ».
[54] Cf. S. C. Tugwell (ed), Early
Dominicans. Selected Writings, Mahwah 1982, 16-19.
[55] Thomas de Celano, Vita
Secunda - pars prima, chap. IV, 8: AnalFranc,
10, Florence 1941, 135.
[56] François, Discours après la visite à la
tombe de Don Lorenzo Milani, (Barbiana, 20 juin 2017), 2: AAS 109
(2017), 745.
[57] S. Jean-Paul II, Discours aux participants au Chapitre
général des Clercs Réguliers Pauvres de la Mère de Dieu des Écoles Pies
(Piaristes) (5 juillet 1997), 2: L’Osservatore Romano,
6 juillet 1997, 5.
[59] Id., Homélie de la messe de canonisation, (18
avril 1999): AAS 91 (1999), 930.
[60] Cf. Id., Lett. Iuvenum Patris (31
janvier 1988), 9: AAS 80 (1988), 976.
[61] Cf. François, Discours aux participants au Chapitre
Général de l'Institut de la Charité (Rosminiens) (1 er octobre
2018): L’Osservatore Romano, 1-2 octobre 2018, 7.
[62] Id., Homélie de la Messe de canonisation (9
octobre 2022): AAS 114 (2022), 1338.
[63] S. Jean-Paul II, Message à la Congrégation des
Missionnaires du Sacré-Cœur (31 mai
2000), 3: L’Osservatore Romano, 16 juillet 2000, 5.
[64] Cf. Pie XII, Breve ap. Superiore Iam Aetate (8
septembre 1950): AAS 43 (1951), 455-456.
[65] François, Message pour la 105èmeJournée
Mondiale du Migrant et du Réfugié (27 mai
2019): AAS 111 (2019), 911.
[66] Id., Message pour la 100ème Journée
Mondiale du Migrant et du Réfugié (5 août
2013): AAS 105 (2013), 930.
[67] S. Teresa de Calcutta, Discours à
l'occasion de la remise du Prix Nobel de la Paix (Oslo, 10 décembre
1979): Id., Aimer jusqu’à en avoir mal, Lyon 2017, 19-20.
[68] S. Jean-Paul II, Discours aux pèlerins venus à Rome pour la
béatification de Mère Teresa de Calcutta (20 octobre
2003), 3: L’Osservatore Romano, 20-21 octobre 2003, 10.
[69] François, Homélie de la messe et canonisation (13
octobre 2019): AAS 111 (2019), 1712.
[70] S. Jean-Paul II, Lett. ap. Novo millennio ineunte (6
janvier 2001), 49: AAS 93 (2001), 302.
[71] François, Exhort. ap. Christus vivit (25
mars 2019), 231: AAS 111 (2019), 458
[72] Id., Discours aux participants à la Rencontre
mondiale des mouvements populaires (28 octobre
2014): AAS 106 (2014), 851-852.
[73] Ibid.: AAS 106
(2014), 859.
[74] Id., Discours aux participants à la Rencontre
mondiale des mouvements populaires (5 novembre
2016): L’Osservatore Romano, 7-8 novembre 2016, 5.
[76] S. Jean XXIII, Message radiophonique à tous
les fidèles du monde à un mois de l’ouverture du Concile Œcuménique Vatican
II (11 septembre 1962): AAS 54 (1962), 682.
[77] G. Lercaro, Intervention lors de la 35ème Congrégation
Générale du Concile Œcuménique Vatican II (6 décembre 1962): AS I/IV,
329.
[78] Ibid., 4: AS I/IV,
329.
[79] Istituto per le Scienze
Religiose (ed.), Per la forza dello Spirito. Discorsi
conciliari del Card. Giacomo Lercaro, Bologne 1984, 115.
[80] S. Paul VI, Allocution lors de l’ouverture
solennelle de la 2ème Session du Conc. Œ cum.
Vat. II (29 septembre 1963): AAS 55 (1963), 857.
[81] Id., Catéchèse (11 novembre
1964): Insegnamenti di Paolo VI, II (1964), 984.
[82] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes,
69.71: AAS 58 (1966), 1090-1092.
[83] S. Paolo VI , Lett. enc. Populorum progressio (26 mars
1967), 23: AAS 59 (1967), 269.
[84] Cf. ibid., 4: AAS 59
(1967), 259.
[85] S. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30
décembre 1987), 42: AAS 80 (1988), 572.
[86] Ibid.: AAS 80
(1988), 573.
[87] Id., Lett. enc. Laborem exercens (14
septembre 1981), 3: AAS 73 (1981), 584.
[88] Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29
juin 2009), 7: AAS 101 (2009), 645.
[89] Ibid., 27: AAS 101
(2009), 661.
[90] 2 Conférence générale de l’épiscopat
latino-américain et des Caraïbes, Document de Medellin (24
octobre 1968), 14, n. 7: CELAM, Medellín. Conclusiones, Lima
2005, 131-132.
[91] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 202: AAS 105 (2013), 1105.
[92] Ibid., 205: AAS 105
(2013), 1106.
[93] Ibid., 190: AAS 105
(2013), 1099.
[94] Ibid., 56: AAS 105
(2013), 1043.
[95] Id., Lett. enc. Dilexit nos (24
octobre 2024), 183: AAS 116 (2024), 1427.
[96] S. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai
1991), 41: AAS 83 (1991), 844-845.
[97] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 202: AAS 105 (2013), 1105.
[99] Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3
octobre 2020), 22: AAS 112 (2020), 976.
[100] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 209: AAS 105 (2013), 1107.
[101] Id., Lett. enc. Laudato
si’ (24 mai
2015), 50: AAS 107 (2015), 866.
[102] Id., Exhort. ap. Evangelii
gaudium (24 novembre 2013), 210: AAS 105 (2013),
1107.
[103] Id., Lett. enc. Laudato si’ (24
mai 2015), 43: AAS 107 (2015), 863.
[104] Ibid.,
48: AAS 107 (2015), 865.
[105] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 180: AAS 105 (2013), 1095.
[106] Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur certains aspects de la «
Théologie de la libération », 6 août 1984,
XI, 18: AAS 76 (1984), 907-908.
[107] 5 Conférence générale de l’épiscopat d'Amérique
latine et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin
2007), n. 392, Bogota 2007, pp. 179-180. Cf. Benoît XVI, Discours lors de la séance inaugurale des
travaux de la 5ème Conférence générale de l'épiscopat
d'Amérique latine et des Caraïbes (13 mai
2007), 3: AAS 99 (2007), 450.
[108] Cf. 5 Conférence générale de l’épiscopat d'Amérique
latine et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin
2007), nn. 43-87, pp. 31-47.
[109] Id ., Message final (29
mai 2007) n. 4, Bogota 2007, p. 275.
[110] Id ., Document
d’Aparecida (29 juin 2007), n. 398, p. 182.
[111] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24
novembre 2013), 199: AAS 105 (2013), 1103-1104.
[112] Ibid., 198: AAS 105
(2013), 1103.
[114] 5 Conférence générale de l’épiscopat
Latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29
juin 2007), n. 397, p. 182.
[115] François, Lett. enc. Fratelli tutti (3
octobre 2020), 64: AAS 112 (2020), 992.
[116] Id., Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19
mars 2018), 98: AAS 110 (2018), 1137.
[117] Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3
octobre 2020), 65-66: AAS 112 (2020), 992.
[118] S. Grégoire le Grand, Homilia 40,
10: SCh 522, Paris 2008, 552-554.
[119] Ibid., 6: SCh 522, 546.
[120] Ibid., 3: SCh 522, 536.
[121] S. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai
1991), 57: AAS 83 (1991), 862-863.
[122] François, Vigile de Pentecôte avec les Mouvements
Ecclésiaux (18 mai 2013): L’Osservatore Romano,
20-21 mai 2013, 5.
[123] Id., Exhort. ap. Evangelii
gaudium (24 novembre 2013), 186: AAS 105 (2013),
1098.
[124] Ibid.,
188: AAS 105 (2013), 1099.
[125] Cf. ibid.,
182-183: AAS 105 (2013), 1096-1097.
[126] Ibid., 207: AAS 105
(2013), 1107.
[127] Ibid., 200: AAS 105
(2013), 1104.
[128] Id., Discours à l’occasion de la rencontre avec
le monde du travail à l’usine ILVA de Gênes (27 mai
2017): AAS 109 (2017), 613.
[129] Pseudo Chrysostome, Homilia
de jejunio et eleemosyna: PG 48, 1060.
[130] S. Grégoire de Nazianze, Oratio XIV,
40: PG 35, Paris 1886, 910.

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