Affichage des articles dont le libellé est 4034 Audiences sur la vieillesse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 4034 Audiences sur la vieillesse. Afficher tous les articles

01 septembre, 2022

Audience 1 : La grâce du temps. 23 février 2022

 


PAPE FRANÇOIS

AUDIENCE GÉNÉRALE

Salle Paul VI
Mercredi 23 février 2022

 

Catéchèse sur la vieillesse - 1. La grâce du temps et l'alliance des âges de la vie

Chers frères et sœurs, bonjour !

Nous avons conclu les catéchèses sur saint Joseph. Nous commençons aujourd’hui un parcours de catéchèses qui cherche une inspiration dans la Parole de Dieu sur le sens et la valeur de la vieillesse. Faisons une réflexion sur la vieillesse. Depuis plusieurs décennies, cet âge de la vie concerne un véritable « nouveau peuple » que sont les personnes âgées. Nous n’avons jamais été aussi nombreux dans l’histoire humaine. Le risque d’être écartés est encore plus fréquent : jamais aussi nombreux que maintenant, jamais autant de risque que maintenant d’être écartés. Les personnes âgées sont souvent considérées comme « un poids ». Dans la première phase dramatique de la pandémie, ce sont elles qui ont payé le prix le plus élevé. Elles représentaient déjà la partie la plus faible et négligée : nous ne les regardions pas beaucoup vivantes, nous ne les avons même pas vues mourir. J’ai trouvé aussi cette Charte pour les droits des personnes âgées et les devoirs de la communauté : elle a été proclamée par les gouvernements, pas par l’Eglise, c’est une chose laïque : c’est bien, c’est intéressant, pour connaître les droits des personnes âgées. Cela fera du bien de la lire.

Avec les migrations, la vieillesse est parmi les questions les plus urgentes que la famille humaine est appelée à affronter en ce moment. Il ne s’agit pas seulement d’un changement quantitatif ; ce qui est en jeu est l’unité des âges de la vie : c’est-à-dire le point de référence réel pour la compréhension et l’appréciation de la vie humaine dans son intégralité. Nous nous demandons : y a-t-il de l’amitié, y-a-t-il une alliance entre les divers âges de la vie ou bien est-ce que prévalent la séparation et le rejet ?

Nous vivons tous dans un présent où coexistent les enfants, les jeunes, les adultes et les personnes âgées. Mais la proportion a changé : la longévité est devenue de masse et, dans de vastes régions du monde, l’enfance est distribuée à petites doses. Nous avons même parlé de l’hiver démographique. Un déséquilibre qui a de nombreuses conséquences. La culture dominante a comme modèle universel le jeune-adulte, c’est-à-dire un individu qui se construit seul et qui reste toujours jeune. Mais est-il vrai que la jeunesse contient tout le sens de la vie, alors que la vieillesse n’en représente que le dépouillement et la perte ? Est-ce vrai ? Est-ce que seule la jeunesse contient la plénitude de sens de la vie, et la vieillesse est le dépouillement de la vie, la perte de la vie ?  L’exaltation de la jeunesse comme unique âge digne d’incarner l’idéal humain, unie au mépris de la vieillesse vue comme une fragilité, comme une dégradation ou un handicap, a été l’icône dominante des totalitarismes du vingtième siècle. Avons-nous oublié cela ?

L’allongement de la vie influe de façon structurelle sur l’histoire des personnes, des familles et de la société. Mais nous devons nous demander : sa qualité spirituelle et son sens communautaire sont-ils un objet de pensée et d’amour cohérents avec ce fait ? Les personnes âgées devraient-elles demander pardon pour leur obstination à continuer de vivre aux frais des autres ? Ou peuvent-elles être honorées pour les dons qu’elles apportent au sens de la vie de tous ? De fait, dans la représentation du sens de la vie — et précisément dans les cultures dites « développées » — la vieillesse a peu d’incidence. Pourquoi ? Parce qu’elle est considérée comme un âge qui n’a pas de contenus particuliers à offrir, ni de significations propres à vivre. De plus, il manque l’encouragement des personnes à les chercher, il manque l’éducation de la communauté à les reconnaître. En somme, pour un âge qui représente désormais une partie déterminante de l’espace communautaire et qui s’étend à un tiers de toute la vie, il existe — parfois — des projets d’assistance, mais pas des projets d’existence. Des projets d’assistance, oui ; mais pas des projets pour les faire vivre en plénitude. Et cela représente un vide de pensée, d’imagination, de créativité. Dans cette conception, ce qui fait le vide, c’est que l’homme âgé, la femme âgée sont des déchets : dans cette culture du rejet, les personnes âgées représentent des déchets.

La jeunesse est très belle, mais la jeunesse éternelle est une hallucination très dangereuse. Être vieux est tout aussi important — et beau — c’est tout aussi important que d’être jeune. Souvenons-nous en. L’alliance entre les générations, qui restitue à l’humain tous les âges de la vie, est notre don perdu et nous devons le reprendre. Il doit être retrouvé dans cette culture du rejet et dans cette culture de la productivité.

La Parole de Dieu a beaucoup à dire à propos de cette alliance. Nous venons d’écouter la prophétie de Joël : « Vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions » (3, 1). On peut l’interpréter ainsi : quand les personnes âgées résistent à l’Esprit, en enterrant leurs rêves dans le passé, les jeunes n’arrivent plus à voir les choses qui doivent être faites pour ouvrir l’avenir. Quand, en revanche, les personnes âgées communiquent leurs rêves, les jeunes voient bien ce qu’ils doivent faire. Les jeunes qui n’interrogent plus les rêves des anciens, qui foncent tête baissée vers des visions qui ne vont pas plus loin que le bout de leur nez, auront du mal à porter leur présent et à supporter leur avenir. Si les grands-parents se replient sur leurs mélancolies, les jeunes se courberont encore plus sur leurs smartphones. L’écran peut bien rester allumé, mais la vie s’éteint avant l’heure. Le contrecoup le plus grave de la pandémie ne réside-t-il pas précisément dans l’égarement des plus jeunes ? Les personnes âgées ont des ressources de vie déjà vécue auxquelles elles peuvent avoir recours à tout moment. Vont-elles regarder les jeunes perdre leur vision ou vont-elles les accompagner en réchauffant leurs rêves ? Devant les rêves des personnes âgées, que feront les jeunes ?

La sagesse du long chemin qui accompagne la vieillesse à son départ doit être vécue comme une offrande du sens de la vie, et non pas consumée comme inertie de sa propre survie.  Si l’on ne restitue pas à la vieillesse la dignité d’une vie humainement digne, elle est destinée à se renfermer dans un avilissement qui enlève l’amour à tous. Ce défi d’humanité et de civilisation exige notre engagement et l’aide de Dieu. Demandons-le à l’Esprit Saint. Avec ces catéchèses sur la vieillesse, je voudrais encourager chacun à investir ses pensées et ses affections dans les dons qu’elle comporte et dans les autres âges de la vie. C’est un don de maturité, de sagesse. La Parole de Dieu nous aidera à discerner le sens et la valeur de la vieillesse ; que l’Esprit Saint nous accorde également les rêves et les visions dont nous avons besoin. Et je voudrais souligner, comme nous l’avons écouté dans la prophétie de Joël, au début, que l’important est que non seulement la personne âgée occupe la place de sagesse qui lui revient, d’histoire vécue dans la société, mais également qu’il y ait un dialogue, qu’elle interagisse avec les jeunes. Les jeunes doivent interagir avec les personnes âgées, et les personnes âgées avec les jeunes. Et ce pont sera la transmission de la sagesse dans l’humanité. J’espère que ces réflexions seront utiles pour nous tous, pour accomplir cette réalité dont parlait le prophète Joël, que dans le dialogue entre les jeunes et les personnes âgées, les personnes âgées puissent donner leurs rêves et les jeunes puissent les recevoir et les accomplir. N’oublions pas que dans la culture tant familiale que sociale, les personnes âgées sont comme les racines de l’arbre : toute leur histoire est là, et les jeunes sont comme les fleurs et les fruits. Si la sève ne coule pas, s’il n’y a pas cette « perfusion » — pour ainsi dire — des racines, ils ne pourront jamais fleurir.  N’oublions pas ce poète que j’ai mentionné si souvent : « Tout ce que l’arbre a de fleuri vient de ce qu’il a sous terre » (Francisco Luis Bernárdez). Tout ce qu’une société a de beau est en rapport avec les racines des personnes âgées. Pour cela, dans ces catéchèses, je voudrais que la figure de la personne âgée soit mise en évidence, que l’on comprenne bien que la personne âgée n’est pas un déchet : elle est une bénédiction pour une société.

 

Audience 2 La longévité. 2 mars 2022

 


PAPE FRANÇOIS

AUDIENCE GÉNÉRALE

Salle Paul VI
Mercredi 2 mars 2022

Catéchèse sur la vieillesse - 2.  La longévité : symbole et opportunité



Chers frères et sœurs, bonjour !

Dans le récit biblique des généalogies des ancêtres, on est immédiatement frappé par leur énorme longévité : on parle de siècles ! L’on se demande. Quelle est la signification du fait que ces patriarches vivent si longtemps après avoir engendré leurs enfants ? Pères et fils vivent ensemble, pendant des siècles !

C'est comme si la transmission de la vie humaine, exigeait une initiation lente et prolongée.

 La vie nouvelle - la vie humaine nécessite un long temps d'initiation, où le soutien mutuel entre les générations est indispensable, afin de décrypter les expériences et d'affronter les énigmes de la vie.



L’excès de rapidité qui obsède désormais toutes les étapes de notre vie. Les jeunes sont les victimes inconscientes de cette division entre le temps de l'horloge, et le temps de la vie. Une longue vie permet de faire l’expérience de ces temps longs, et les dommages de la précipitation.

Perdre le contact avec les rythmes lents de la vieillesse ferme ces espaces pour tous. C'est dans ce contexte que j'ai voulu instituer la Journée des grands-parents le dernier dimanche de juillet.

L'alliance entre les deux générations extrêmes de la vie (les enfants et les personnes âgées) aide également les deux autres générations (les jeunes et les adultes) à se lier les uns aux autres pour rendre l'existence de chacun plus riche en humanité.



Le dialogue est nécessaire entre les générations : s'il n'y a pas de dialogue entre jeunes et vieux, entre adultes, s'il n'y a pas de dialogue, chaque génération reste isolée et ne peut pas transmettre le message. Pensez-y : un jeune qui n'est pas lié à ses racines, qui sont ses grands-parents, ne reçoit pas la force des racines, comme l'arbre, et grandit mal, grandit malade, grandit sans références. C'est pourquoi il est nécessaire rechercher le dialogue entre les générations. Et ce dialogue est important justement entre grands-parents et petits-enfants, qui sont les deux extrêmes.

Le chevauchement des générations est une source d'énergie pour un humanisme réellement visible et vivable.



La ville moderne a tendance à être hostile aux personnes âgées (et ce n’est pas un hasard si elle l’est également aux enfants). Cette société habitée par l’esprit de rejet : elle rejette beaucoup d'enfants non désirés et elle rejette les vieux : elle les rejette, ils ne servent à rien, à la maison de retraite, la maison pour les vieux, là .... L’excès de vitesse nous met dans une centrifugeuse qui nous emporte comme des confettis.

Nous perdons complètement la vue d’ensemble de la situation. Chacun s'accroche à son petit morceau, flottant sur les flux de la ville marchande, où les rythmes lents sont des pertes et la vitesse de l'argent. La vitesse excessive pulvérise la vie, elle ne la rend pas plus intense.



Et la sagesse exige de perdre du temps. Quand tu rentres à la maison et que tu vois ton fils, ta fille, tu "perds du temps", mais dans cette conversation, qui est fondamentale pour la société, "perdre du temps" avec les enfants ; et quand tu rentres à la maison et qu'il y a le grand-père et la grand-mère qui peut-être ne raisonne pas bien ou, je ne sais pas, a perdu un peu la capacité de parler, et que tu es avec lui ou elle, tu " perds du temps ", mais cette manière de "perdre du temps" renforce la famille humaine. Il faut passer du temps, du temps qui n'est pas rétribué, avec les enfants et avec les personnes âgées, car ils nous donnent une autre capacité de voir la vie.

La pandémie dans laquelle nous sommes encore contraints de vivre a imposé - très douloureusement, malheureusement - un coup d'arrêt au culte obtus de la vitesse. Et dans cette période, les grands-parents ont fait office de barrière à la "déshydratation" affective des plus jeunes. L'alliance visible des générations, qui harmonise les temps et les rythmes, nous redonne l'espoir de ne pas vivre en vain. Et elle redonne à chacun de nous l'amour de sa vie vulnérable, barrant la route à l'obsession de la vitesse, qui tout simplement la consume.

Le mot clé ici est (à chacun d'entre vous, je demande) : sais-tu perdre du temps, ou es-tu toujours pressé par la vitesse ?

"Non, je suis pressé, je ne peux pas..." ? Sais-tu perdre du temps avec les grands-parents, avec les personnes âgées ? Sais-tu perdre du temps jouant avec tes enfants, avec les enfants ? C'est la pierre de touche.

Pensez-y un peu. Et cela redonne à chacun l'amour pour notre vie vulnérable, sauf la voie de l'obsession de la vitesse, qui tout simplement la consume. Les rythmes de la vieillesse sont une ressource indispensable pour saisir le sens d'une vie marquée par le temps. Les personnes âgées ont leurs propres rythmes, mais ce sont des rythmes qui nous aident. Grâce à cette médiation, la destination de la vie à la rencontre avec Dieu devient plus crédible : un dessein qui est caché dans la création de l'être humain "à son image et à sa ressemblance" et qui est scellé dans le Fils de Dieu fait homme.

Aujourd'hui, la longévité de la vie humaine est plus grande. Cela nous donne l'occasion d'accroître l'alliance entre toutes les étapes de la vie. Beaucoup de longévité, mais nous devons faire plus d'alliance.

Le sens de la vie n'est pas seulement à l'âge adulte, on pense de 25 à 60 ans : non. Le sens de la vie est entier, de la naissance à la mort, et tu devrais être capable d'interagir avec tout le monde, voire d'avoir des liens affectifs avec tout le monde, ainsi ta maturité sera plus riche, plus forte.

Que l'Esprit nous donne l'intelligence et la force de cette réforme : une réforme est urgente. L'arrogance du temps de l'horloge doit être convertie en la beauté des rythmes de la vie. C'est la réforme que nous devons faire dans nos cœurs, dans la famille et dans la société.

Je répète : réformer quoi ? Que l'arrogance du temps de l'horloge soit convertie en la beauté des rythmes de la vie.

Convertir l'arrogance du temps, qui nous presse toujours, aux vrais rythmes de la vie. L'alliance des générations est indispensable.

Dans une société où les vieux ne parlent pas aux jeunes, les jeunes ne parlent pas avec les vieux, les adultes ne parlent ni aux vieux ni aux jeunes, c'est une société stérile, sans avenir, une société qui ne regarde pas vers l'horizon mais qui se regarde elle-même. Et devient isolée.

Que Dieu nous aide à trouver la bonne musique pour cette harmonisation des différents âges : les jeunes, les vieux, les adultes, tous ensemble : une belle symphonie de dialogue.

 


Audience pape François. 16 mars 2022. Catéchèse sur la vieillesse 3

 


PAPE FRANÇOIS

AUDIENCE GÉNÉRALE

Salle Paul VI
Mercredi 16 mars 2022

Catéchèse sur la vieillesse - 3.  La vieillesse, une ressource pour une jeunesse insouciante



Chers frères et sœurs, bonjour !

Le récit biblique (dans le langage symbolique de l'époque où il fut écrit) nous dit une chose impressionnante : Dieu fut à tel point affligé face à la méchanceté généralisée des hommes, qu'il pensa avoir fait erreur en les créant et décida de les éliminer. Une solution radicale. Plus d'humains, plus d'histoire, plus de jugement, plus de condamnation. Et de nombreuses victimes prédestinées de la corruption, de la violence et de l'injustice seraient épargnées pour toujours.

Ne nous arrive-t-il pas aussi à nous, (accablés par le sentiment d'impuissance face au mal ou démoralisés par les "prophètes de malheur") de penser qu'il aurait mieux valu n’être pas né ? Devons-nous accorder du crédit à certaines théories récentes qui dénoncent l'espèce humaine comme un préjudice évolutif pour la vie sur notre planète ?

En fait, nous sommes sous pression, exposés à des sollicitations opposées qui nous déconcertent. D'un côté, nous avons l'optimisme d’une jeunesse éternelle, enflammé par les extraordinaires progrès de la technique, qui nous dépeint un avenir rempli de machines plus efficaces et plus intelligentes que nous, qui soigneront nos maux et imagineront pour nous les meilleures solutions pour ne pas mourir (le monde des robots).

D'autre part, notre imagination semble toujours plus focalisée sur la représentation d'une catastrophe finale qui nous fera disparaître. Ce qui se passe avec une éventuelle guerre atomique. Le "jour d'après" (s'il y a encore des jours et des humains) l’on devra recommencer à zéro. Détruire tout pour repartir de zéro. Je ne veux pas banaliser le thème du progrès, naturellement. Mais il semble que le symbole du déluge gagne du terrain dans notre inconscient. La pandémie actuelle, après tout, fait peser une hypothèque non négligeable sur notre représentation insouciante des choses qui comptent, pour la vie et son destin.

Dans le récit biblique, lorsqu'il s'agit de sauver de la corruption et du déluge la vie de la terre, Dieu confie la tâche à la fidélité du plus ancien de tous, le "juste" Noé. La vieillesse sauvera-t-elle le monde ? Je me demande... Dans quel sens ? Et comment la vieillesse va-t-elle sauver le monde ?

Une parole de Jésus, évoquant "les jours de Noé", nous aide à approfondir le sens de la page biblique que nous venons d'entendre. Jésus, parlant des derniers temps, dit : "Comme cela s’est passé dans les jours de Noé, ainsi en sera-t-il dans les jours du Fils de l’homme. On mangeait, on buvait, on prenait femme, on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche et où survint le déluge qui les fit tous périr.". (Lc 17, 26-27).

En fait, manger et boire, prendre femme et mari, sont des choses très normales et ne semblent pas être des exemples de corruption. Où est la corruption ? Où était la corruption là-bas ? En réalité, Jésus souligne le fait que les êtres humains, lorsqu'ils se limitent à jouir de la vie, ils perdent jusqu’à la perception de la corruption, qui en avilit la dignité et en intoxique le sens.

Quand se perd la perception de la corruption, et que la corruption devient une chose normale, on peut tout acheter ! On achète, des opinions, des actes de justice ... Ceci, dans le monde des affaires, dans le monde de nombreux métiers, partout. Et ils vivent alors la corruption avec insouciance, comme si cela faisait partie de la normalité du bien-être humain.

Quand tu vas faire quelque chose et que c'est lent, que le processus de réalisation est un peu lent, combien de fois entend-on dire : " Mais, si tu me donnes un pourboire, je vais accélérer ça ". Tant de fois. " Donne-moi quelque chose et moi je fais avancer ". Nous le savons tous très bien. Le monde de la corruption semble faire partie de la normalité de l'être humain. Et c'est mauvais, hein ?

Ce matin, j'ai parlé avec un monsieur qui me disait de ce problème dans son terroir. Les biens de la vie sont consommés et savourés sans se soucier de la qualité spirituelle de la vie, sans se soucier de l'habitat de la maison commune. On exploite tout, sans se préoccuper du mal qui empoisonne la communauté. Tant que la vie normale peut être remplie de "bien-être", nous ne voulons pas penser à ce qui la rend vide de justice et d'amour. "Mais, je me sens bien ! Pourquoi dois-je penser aux problèmes, aux guerres, à la misère humaine, à toute cette pauvreté, à tout ce mal ? Non, je vais bien. Je ne me soucie pas des autres. C'est la pensée inconsciente qui nous conduit à vivre dans un état de corruption.

La corruption peut-elle devenir la normalité, je me le demande ? Frères et sœurs, malheureusement oui. On peut respirer l'air de la corruption comme on respire l’oxygène. Mais c'est normal ! "Si vous voulez que je fasse ça rapidement, combien vous me donnez ?". C'est normal ! C'est normal, mais c'est mauvais, ce n'est pas bon ! Et qu'est-ce qui ouvre la voie ? Une chose : l'insouciance qui ne se soucie que de soi-même : voici le passage qui ouvre la porte à la corruption qui engloutit la vie de tous. La corruption profite largement de cette insouciance pas bonne. Quand on ... tout va bien, je ne me soucie pas des autres : cette insouciance amollit nos défenses, émousse la conscience et nous rend - même involontairement - complices. Car la corruption ne fait pas toujours cavalier seul, une seule personne : elle a toujours des complices. Et ça s'étend toujours, ça s'élargit.

La vieillesse est bien placée pour saisir la supercherie de cette normalisation d'une vie obsédée par la jouissance et vide d'intériorité : une vie sans pensée, sans sacrifice, sans intériorité, sans beauté, sans vérité, sans justice, sans amour : Ceci est de la corruption, tout.

La particulière sensibilité de nous autres, les personnes âgées, pour les marques d'attention et d'affection qui nous rendent humains, devrait redevenir une vocation pour beaucoup.

Et ce sera un choix d'amour des personnes âgées envers les nouvelles générations. Il nous revient de donner l'alarme, l'alerte : "Attention, c'est de la corruption, ça ne te rapporte rien". La sagesse des anciens, on en a tant besoin aujourd'hui pour lutter contre la corruption. Les nouvelles générations attendent de nous, les personnes âgées, les vieux, une parole de prophétie, une parole qui ouvre des portes à de nouvelles perspectives hors de ce monde insouciant de la corruption, de l'habitude des choses corrompues. La bénédiction de Dieu choisit la vieillesse pour ce charisme si humain et humanisant.



Quel est le sens de ma vieillesse ? Chacun de nous, les personnes âgées, peut se demander. Eh, ceci : d’être un prophète de la corruption et dire aux autres : "Arrêtez, je suis passé par là et ça ne mène nulle part ! Maintenant je vous raconte mon expérience". Nous, les anciens, devons être des prophètes contre la corruption, tout comme Noé a été le prophète contre la corruption de son époque, car il était le seul en qui Dieu avait confiance. Je vous demande à vous tous (et je me demande aussi à moi-même) : mon cœur est-il ouvert pour être un prophète contre la corruption d'aujourd'hui ? C’est une chose laide, lorsque les personnes âgées n'ont pas mûri et que l'on devient vieux avec les mêmes habitudes corrompues que les jeunes. Pensons aux juges de Suzanne, par exemple : une vieillesse corrompue. Et nous, avec cet âge avancé, nous ne serions pas en mesure d'être des prophètes pour les jeunes générations.



Et Noé est l'exemple de cette vieillesse régénérative : elle n’est pas corrompue, elle est régénérative. Noé ne fait pas de prédications, il ne se plaint pas, il ne récrimine pas, mais il prend soin de l'avenir de la génération qui est en danger. Nous, les personnes âgées, nous devons prendre soin des jeunes, des enfants qui sont en danger. Il construit l'arche de l’accueil et y fait entrer hommes et animaux. En prenant soin de la vie, sous toutes ses formes, Noé accomplit le commandement de Dieu en répétant le geste tendre et généreux de la création, qui en réalité est la pensée même qui inspire le commandement de Dieu : une nouvelle bénédiction, une nouvelle création [il dit : génération] (cf. Gn 8,15-9,17). La vocation de Noé reste toujours d'actualité. Le saint patriarche doit encore intercéder pour nous. Et nous, femmes et hommes d'un certain âge (pour ne pas dire vieux) n'oublions pas que nous avons la possibilité de la sagesse, de dire aux autres : "Regardez, ce chemin de corruption ne mène nulle part". Nous devons être comme le bon vin qui, à la fin, quand il est vieux, peut donner un message bon et non mauvais.

Je lance aujourd'hui un appel à tous ceux qui ont "un certain âge", pour ne pas dire " vieux ". Faites attention : vous avez la responsabilité de dénoncer la corruption humaine dans laquelle nous vivons comme si tout était licite. Allons de l’avant. Le monde a besoin, tant besoin de jeunes gens forts, qui vont de l'avant, et de vieux sages. Demandons au Seigneur la grâce de la sagesse. Merci.

 

Audience 4 sur la vieillesse. 23 mars 2022. L'adieu de Moïse

 .


PAPE FRANÇOIS

AUDIENCE GÉNÉRALE

Mercredi 23 mars 2022

Catéchèse sur la vieillesse - 4. L'adieu et l'héritage : mémoire et témoignage 

Chers frères et sœurs, bonjour !



Dans la Bible, le récit de la mort du vieux Moïse est précédé de son testament spirituel, appelé "Cantique de Moïse". Ce Cantique est avant tout une très belle confession de foi, et dit ainsi : « C’est le nom du Seigneur que j’invoque ; / à notre Dieu, reportez la grandeur. / Il est le Rocher : son œuvre est parfaite ; / tous ses chemins ne sont que justice. / Dieu de vérité, non pas de perfidie, il est juste, il est droit. » (Dt 32, 3-4).

Mais c'est aussi la mémoire de l'histoire vécue avec Dieu, des aventures du peuple qui s’est formé à partir de la foi au Dieu d'Abraham, Isaac et Jacob. Ainsi, Moïse rappelle aussi les amertumes et les désillusions de Dieu lui-même, et il l’exprime avec ceci : Sa fidélité mise continuellement à l'épreuve par les infidélités de son peuple. Le Dieu fidèle et la réponse du peuple infidèle : comme si le peuple voulait mettre à l'épreuve la fidélité de Dieu. Et Lui reste toujours fidèle, proche de son peuple. C'est précisément le cœur du Cantique de Moïse : la fidélité de Dieu qui nous accompagne durant toute la vie.



Lorsque Moïse prononce cette confession de foi, il est au seuil de la terre promise, et aussi de la fin de sa vie. Il avait cent vingt ans, note le récit, « sa vue n’avait pas baissé » (Dt 34, 7). Cette capacité de voir, de voir réellement, même de voir symboliquement, comme le font les personnes âgées, qui savent voir les choses, le sens profond des choses. La vitalité de son regard est un don précieux : elle lui permet de transmettre l'héritage de sa longue expérience de vie et de foi, avec la lucidité nécessaire. Moïse voit l'histoire et retransmet l’histoire ; les vieillards voient l'histoire et retransmettent l'histoire.



Une vieillesse à laquelle est accordée cette lucidité est un don précieux pour la génération future. L’écoute personnelle et directe du récit de l’histoire de la foi vécue, avec tous ses hauts et ses bas, est irremplaçable. Le lire dans des livres, le regarder dans des films, le consulter sur internet, aussi utile soit-il, ne sera jamais la même chose. Cette transmission - qui est la vraie tradition, la transmission concrète du vieux au jeune ! – cette transmission manque beaucoup aujourd’hui, et toujours plus aux nouvelles générations. Pourquoi ? Parce que cette nouvelle civilisation a l'idée que les personnes âgées sont du matériel de déchèterie, que les personnes âgées doivent être mises au rebut. Ceci est une brutalité ! Non, ça ne va pas comme ça.



Le récit direct, de personne à personne, a des tonalités et modes de communication qu'aucun autre moyen ne peut substituer. Un vieil homme qui a vécu longtemps et obtient le don d'un témoignage lucide et passionné de son histoire est une bénédiction irremplaçable. Sommes-nous capables de reconnaître et d'honorer ce don des personnes âgées ?

La transmission de la foi (et du sens de la vie) suit-elle aujourd'hui ce chemin, de l’écoute des personnes âgées ? Je peux donner un témoignage personnel. La haine et la colère contre la guerre m'ont été transmises par mon grand-père qui a combattu sur le Piave en 1914, et il m'a transmis cette colère contre la guerre. Parce qu'il m'a raconté les souffrances d'une guerre. Et ça on ne l'apprend pas dans les livres ni d'une autre manière... on l'apprend de cette façon, en le transmettant des grands-parents aux petits-enfants. Et cela est irremplaçable. La transmission de l'expérience de vie des grands-parents aux petits-enfants.



Aujourd'hui, malheureusement, ce n'est pas le cas et nous pensons que les grands-parents sont du matériel de déchèterie : non ! Non ! Ils sont la mémoire vivante d'un peuple, et les jeunes et les enfants ont besoin d'entendre leurs grands-parents.

Dans notre culture, si "politiquement correcte", ce chemin semble entravé de nombreuses manières : dans la famille, dans la société, même dans la communauté chrétienne. Certains proposent même d'abolir l'enseignement de l'histoire, comme d’une information superflue sur des mondes qui n’ont plus de pertinence, qui soustraient des ressources à la connaissance du présent. Comme si nous étions nés hier, non ?

La transmission de la foi, en revanche, manque souvent de la passion d'une "histoire vécue". Transmettre la foi, ce n'est pas dire des choses " blablabla " : non. C'est raconter l'expérience de la foi.



Les récits de la vie doivent être transformés en témoignage, et le témoignage doit être loyal. L’idéologie qui plie l'histoire à ses propres schémas n'est certainement pas loyale ; la propagande qui adapte l'histoire pour promouvoir son propre groupe n'est pas loyale ; ce n'est pas loyal de transformer l'histoire en un tribunal où l’on condamne tout le passé et l’on décourage tout avenir. Non. Être loyal, c'est raconter l'histoire telle qu'elle est, et seuls peuvent la relater fidèlement ceux qui l'ont vécue. C'est pourquoi c'est très important d'écouter les vieux, d'écouter les grands-parents : que les enfants puissent échanger avec eux.

Les Evangiles eux-mêmes racontent honnêtement l'histoire bénie de Jésus sans dissimuler les erreurs, les malentendus et même les trahisons des disciples. Ça, c'est l'histoire, c'est la vérité, ça, c'est le témoignage. Ça, c'est le don de la mémoire que les "anciens" de l'Église transmettent, depuis le début, en le passant "de main en main" à la génération suivante. Ça nous fera du bien de nous demander : combien valorisons-nous cette façon de transmettre la foi, dans le passage de témoin entre les anciens de la communauté et les jeunes qui s'ouvrent à l'avenir ? Et là, il me vient à l'esprit une chose que j'ai dite à plusieurs reprises, mais que je voudrais répéter.

Comment transmet-on la foi ? "Ah, voici un livre, étudie-le" : non. On ne peut transmettre la foi ainsi. La foi se transmet dans le dialecte, c'est-à-dire dans la langue familière, entre grands-parents et petits-enfants, entre parents et petits-enfants. La foi est toujours transmise dans le dialecte, dans ce dialecte familier et expérientiel des années. C'est pourquoi le dialogue est si important dans une famille, le dialogue des enfants avec leurs grands-parents, qui sont ceux qui ont la sagesse de la foi.

Parfois, il m’arrive de réfléchir à cette étrange anomalie. La catéchèse de l'initiation chrétienne s'appuie aujourd'hui généreusement sur la Parole de Dieu et transmet des informations précises sur les dogmes, sur la morale de la foi et les sacrements. Ce qui fait souvent défaut, en revanche, c'est une connaissance de l'Église qui vient de l'écoute et du témoignage de l’histoire réelle de la foi et de la vie de la communauté ecclésiale, depuis les origines jusqu’à nos jours.

Le récit de l’histoire de foi devrait être comme le Cantique de Moïse, comme le témoignage des Évangiles et des Actes des Apôtres. C’est-à-dire un récit capable de rappeler avec émotion les bénédictions de Dieu et avec loyauté nos manquements. Il serait bien que dès le début, les itinéraires de catéchèse prévoient également l'habitude d'écouter, à partir de l'expérience vécue des personnes âgées, la confession lucide des bénédictions reçues de Dieu, que nous devons conserver et le témoignage loyal de nos propres infidélités, que nous devons réparer et corriger. Les personnes âgées entrent dans la terre promise, que Dieu désire pour chaque génération, lorsqu'elles offrent aux jeunes la belle initiation de leur témoignage et transmettent l'histoire de la foi, la foi dans le dialecte, ce dialecte familier, ce dialecte des anciens aux jeunes. Alors, guidés par le Seigneur Jésus, les personnes âgées et les jeunes entrent ensemble dans son Royaume de vie et d'amour. Mais tous ensemble. Tous en famille, avec ce grand trésor qu'est la foi transmise dans le dialecte. Merci.


Catéchèse sur la vieillesse - 5. Siméon et Anne. Fidélité à la visite de Dieu pour la génération future.


 

PAPE FRANÇOIS

AUDIENCE GÉNÉRALE

Salle Paul VI
Mercredi 30 mars 2022

Catéchèse sur la vieillesse - 5. Fidélité à la visite de Dieu pour la génération future

Chers frères et sœurs, bonjour !

Dans notre itinéraire catéchétique sur le thème de la vieillesse, nous contemplons aujourd'hui le tableau de tendresse dépeint par l'évangéliste Saint Luc, qui met en scène deux figures d’anciens, Siméon et Anne.



 Leur raison de vivre, avant de prendre congé de ce monde, est l'attente de la visite de Dieu. Ils étaient dans l'attente que Dieu vienne les visiter, c’est-à-dire Jésus. Siméon sait, par une prémonition de l'Esprit Saint, qu'il ne mourra pas avant d’avoir vu le Messie. Anne fréquente le temple tous les jours, en se consacrant à son service. Tous deux reconnaissent la présence du Seigneur dans l'enfant Jésus, qui comble de consolation leur longue attente et donne sérénité à leur fin de vie. C'est une scène de rencontre avec Jésus, et d'adieu.

Que pouvons-nous apprendre de ces deux figures d'anciens pleins de vitalité spirituelle ?

En même temps, nous apprenons que la fidélité de l'attente affine les sens



Du reste, nous le savons, c'est exactement ce que fait le Saint-Esprit : il illumine les sens. Dans l'ancien hymne Veni Creator Spiritus, avec lequel nous invoquons encore aujourd'hui l'Esprit Saint, nous disons : « Accende lumen sensibus », mets en nous ta clarté, embrase-nous, illumine nos sens. L'Esprit est capable de faire cela : il aiguise les sens de l'âme, malgré les limites et les blessures des sens du corps.



La vieillesse affaiblit, d'une manière ou d'une autre, le corps dans sa matérialité : l'un est plus aveugle, l'autre plus sourd.... Cependant, une vieillesse qui s'est préparée dans l'attente de la visite de Dieu ne manquera pas son passage : mieux elle sera même plus prompte à l’accueillir, elle aura plus de sensibilité pour accueillir le Seigneur quand il passe. Rappelons-nous que l'attitude du chrétien est d'être attentif aux visites du Seigneur, parce que le Seigneur passe, dans notre vie, avec des inspirations, avec l'invitation à être meilleur. Et Saint Augustin disait : " J'ai peur de Dieu quand il passe " - " Mais comment, tu as peur ? ". - "Oui, j'ai peur de ne pas m’en rendre compte et de le laisser passer". C'est l'Esprit Saint qui prépare nos sens pour comprendre quand le Seigneur nous rend visite, comme il l'a fait avec Siméon et Anne.

Aujourd'hui, nous en avons plus que jamais besoin : nous avons besoin d’une vieillesse dotée de sens spirituels vifs et capable de reconnaître les signes de Dieu, voire le Signe de Dieu, qui est Jésus. Un signe qui nous met en crise, toujours : Jésus nous met en crise parce qu'il est « signe de contradiction » (Lc 2,34) - mais qui nous remplit d’allégresse. Parce que la crise ne t’apporte pas nécessairement la tristesse, non : être en crise tout en servant le Seigneur te donne une paix et une joie, bien souvent.

L'anesthésie des sens spirituels (et c'est malheureux) l'anesthésie des sens spirituels, dans l'excitation et l'étourdissement de ceux du corps, est un syndrome répandu dans une société qui cultive l'illusion de l'éternelle jeunesse, et son trait le plus dangereux est qu'elle n’en a même pas conscience. 



On ne se rend pas compte d'être anesthésié. Et ça arrive. Ça arrive. Cela arrive depuis toujours et cela arrive à notre époque. Les sens anesthésiés, ne comprenant pas ce qui se passe ; les sens intérieurs, les sens de l'Esprit pour comprendre la présence de Dieu ou la présence du mal, anesthésiés, ne distinguent pas.

Quand tu perds la sensibilité du toucher ou du goût, tu t’en rends compte immédiatement. Au contraire, celle de l’âme, cette sensibilité de l'âme, tu peux l'ignorer pendant longtemps, vivre sans t’apercevoir que tu as perdu la sensibilité de l’âme. Il ne s'agit pas simplement de la pensée de Dieu ou de la religion.

L'insensibilité des sens spirituels concerne la compassion et la pitié, la honte et le remords, la fidélité et le dévouement, la tendresse et l'honneur, la responsabilité envers soi-même et le souci pour autrui.

C'est curieux : l'insensibilité ne te fait pas saisir la compassion, elle ne te fait pas saisir la pitié, elle ne te fait pas sentir la honte ou le remords d'avoir fait une mauvaise chose... C'est comme ça.

Les sens spirituels anesthésiés confondent tout et on ne ressent pas, spirituellement, de telles choses. Et la vieillesse devient, pour ainsi dire, la première perte, la première victime de cette perte de sensibilité. Dans une société qui exerce surtout la sensibilité pour le plaisir, l'attention envers les personnes fragiles s’amoindrit et prévaut la compétition des vainqueurs. Et ainsi se perd la sensibilité. Bien sûr, la rhétorique de l'inclusion est la formule rituelle de tout discours politiquement correct. Mais elle n'entraîne pas encore une véritable correction des pratiques de la vie commune normale : une culture de la tendresse sociale peine à se développer. 



Non : l'esprit de la fraternité humaine est comme un vêtement qu’on ne porte plus, à admirer, certes, mais... dans un musée. Nous perdons la sensibilité humaine, ces mouvements de l'Esprit qui nous rendent humains.

Il est vrai que, dans la vie réelle, nous pouvons observer avec gratitude le témoignage émouvant de tant de jeunes qui honorent pleinement cette fraternité. Mais il y a un fossé, un fossé coupable, entre le témoignage de cette tendresse sociale et le conformisme qui oblige la jeunesse à se comporter d'une toute autre manière. Que pouvons-nous faire pour combler ce fossé ?

De l'histoire de Siméon et Anne, mais aussi d'autres récits bibliques de la vieillesse sensible à l'Esprit, découle une indication cachée qui mérite d'être mise en évidence. En quoi consiste concrètement la révélation qui embrase la sensibilité de Siméon et d'Anne ? Elle consiste à reconnaître dans un enfant, qu'ils n'ont pas engendré et qu'ils voient pour la première fois, le signe certain de la visite de Dieu.

Ils acceptent de ne pas être des protagonistes, mais seulement des témoins. Et quand on accepte de ne pas être protagoniste, mais de s'impliquer comme témoin, c'est bien : cet homme ou cette femme mûrit bien. Mais si toujours cette personne a le désir d'être protagoniste ou rien, jamais ne parviendra à maturité ce chemin vers la plénitude de la vieillesse. 

La visite de Dieu ne s'incarne pas dans leur vie, la vie de ceux qui veulent être protagonistes et jamais témoins, elle ne les porte pas sur la scène comme des sauveurs : Dieu ne prend pas chair dans leur génération, mais dans la génération future. Ils perdent l’esprit, ils perdent la volonté de vivre avec maturité et, comme on le dit habituellement, ils vivent de manière superficielle. C'est la grande génération des superficiels, qui ne se permettent pas de ressentir les choses avec la sensibilité de l'Esprit. Mais pourquoi ne se le permettent-ils pas ? En partie par paresse, et en partie parce qu'ils ne le peuvent déjà plus : ils l’ont perdu. C’est malheureux qu'une civilisation perde la sensibilité de l'Esprit. Au contraire, c'est beau quand nous trouvons des anciens comme Siméon et Anne qui conservent cette sensibilité de l'Esprit et sont capables de comprendre les diverses situations, comme ces deux ont compris cette situation qui se présentait à eux et qui était la manifestation du Messie.



Aucun ressentiment ni aucune récrimination. Au contraire, grande émotion et grande consolation lorsque les sens spirituels sont vivants, encore. L'émotion et la consolation de pouvoir voir et annoncer que l'histoire de leur génération n'est pas perdue ou gâchée, précisément à cause d'un événement qui prend chair et se manifeste dans la génération qui suit. Et c'est ce que ressent une personne âgée lorsque ses petits-enfants, ses neveux et nièces vont parler avec elles [à elle] : elles se sentent revivre. "Ah, ma vie est toujours là". C’est très important d'aller vers les anciens, c’est si important de les écouter. C'est tellement important de parler avec eux, parce que [...] il y a cet échange de civilisation, cet échange de maturité entre jeunes et vieux. Et ainsi, notre civilisation avance de manière mature.

Seule la vieillesse spirituelle peut donner ce témoignage, humble et éblouissant, en lui conférant autorité et exemplarité pour tous. La vieillesse qui a cultivé la sensibilité de l'âme fait disparaitre toute jalousie entre les générations, tout ressentiment, toute récrimination pour un avènement de Dieu dans la génération qui suit, qui arrive comme pour accompagner sa propre fin. Et c'est ce qui arrive à un vieux ouvert avec un jeune ouvert : il fait ses adieux à la vie mais en transmettant - entre guillemets - sa vie à la nouvelle génération.

Et tel est l'adieu de Siméon et d'Anne : "Maintenant, je peux m’en aller en paix". La sensibilité spirituelle de la vieillesse est capable de briser la compétition et le conflit entre les générations de manière crédible et définitive. Elle se surpasse, cette sensibilité : les personnes âgées, avec cette sensibilité, surpassent le conflit, elles vont au-delà, elles vont vers l'unité, pas vers le conflit. C'est certes impossible pour les hommes, mais c'est possible pour Dieu. Et aujourd'hui nous en avons tant besoin, la sensibilité de l'esprit, la maturité de l'esprit, nous avons besoin de vieux sages, mûrs en esprit, qui nous donnent l'espérance pour la vie ! Merci.

 

23 avril, 2022

Catéchèse sur la vieillesse - 6. "Honore ton père et ta mère" : l'amour pour la vie vécue

 


PAPE FRANÇOIS

AUDIENCE GÉNÉRALE

Place Saint-Pierre
Mercredi 20 avril 2022



Speaker :

Aujourd’hui, nous réfléchissons à une dimension essentielle de l’amour, celle qui consiste à honorer ceux qui nous précèdent. Cet honneur pour les personnes âgées, fait à la fois de tendresse et de respect, est un commandement du Seigneur : "Honore ton père et ta mère". En réalité, il s'agit ici plus largement des générations précédentes, qui coexistent parfois durablement avec les autres âges de la vie.



Nous avons redécouvert comme expression de cet honneur dû aux anciens, le terme "dignité", qui indique bien l’importance de respecter et de prendre en charge la vie des plus fragiles.

L'honneur fait défaut lorsque la faiblesse et la précarité, qui sont au cœur de l’expérience du grand âge, sont blâmées, voire même punie comme une faute, et mènent parfois à des attitudes abusives, agressives et violentes. Cela peut se produire à la maison, dans les maisons de soins, ou même dans les rues. Ce mépris, qui déshonore les personnes âgées, nous déshonore en fait tous.

Nous devons tout faire pour soutenir et encourager cette mise à l’honneur de la vie vécue, notamment dans l’éducation des plus jeunes. Que la sagesse de l'Esprit de Dieu nous donne l'énergie nécessaire pour mettre en œuvre ce qui est l’une des formes décisives de la "civilisation de l'amour".